« Ce qui déborde »

Le deuxième livre de photos de mon ami Hannibal Volkoff, « Nous qui débordons de la nuit », est sorti aux éditions Presses Littéraires. J’ai la fierté d’y signer un texte pour accompagner ses photos. Le voici.

Nous sommes dans la ville aux six-cent mille bagnoles qui fracassent l’asphalte. C’est une nuit de vin et de tabac sur des orgues grandioses. Deux garçons presque nus se jettent l’un sur l’autre. Quelques filles costumées acceptent d’ôter culotte pour décroiser leurs jambes. Nous sommes dans des boîtes où les heures n’ont plus cours, parmi les créatures. C’est une cérémonie toute de ténèbres peintes où les beats s’accélèrent. Il n’y a plus d’alcool depuis longtemps déjà que le fond de nos verres.

Et tout en haut du tas de Parisiens heureux mais revenus de tout, un jeune chat nubile cache son visage sous les voltes gracieuses de ses poignets. C’est pour n’avoir l’air ni séduit ni naïf, donner contre la mauvaise fortune de sa candeur le bon cœur de sa volupté. De quelle province débarque-t-il ? Il nous plaît le salaud, on en banderait presque. La forme de son corps fait retourner les têtes, déjà le photographe a reposé sa coupe. Il accourt comme une guêpe qui vrombit, et lève le canon noir de sa grosse machine. Ah, cette petite putain ! La courbe de son cul fait le tour de tes yeux. Cette lourde rondeur, la rose de la raison sur la croix du présent, tu la chéris, Volkoff !

Et tu en fais l’image, l’œil cligné, à ton affaire sous ton bordel qui flashe et fier déjà du résultat futur, comme un mousquetaire à la botte écrasée sur la dépouille d’un duc. Il sait qu’il est en scène, ton jeune couillon ; il se fait hésitant. Tu le diriges, guide sa main pour la porter dans la lumière ; et un instant tu as l’air d’être son fiancé qui marche vers l’autel. Plus tard, il se vautre sur les sofas déglingués, parmi ceux qui gobent et frémissent d’extase. Si c’est pour qu’il ait la mâchoire en voyage et les cheveux trempés dans l’euphorie chimique… On s’en tient là, alors ? Tant pis pour son nom ? Tu le retrouveras sur le réseau social.

La nuit passe, et d’autres cavalcades sur les toits de Paris. La roseur de l’aurore, celle qu’on est si peu à goûter, qui nous arracherait des phrases de poète si on pouvait encore parler, elle échoue là éparse autour de nous, autour des demoiselles en kimono sur leurs bottines qui portent à la ceinture les godes comme des sabres. Ces verges de silicone valent bien ton braquemard à clichés et jusqu’au grand soleil vous jouez les duellistes. Tu dors, ronronnant, presqu’un pouce à la lèvre, avec quels cachetons dans le bec pour calmer quel cœur ? Il pourrait y avoir un chantier que tu ne bougerais pas, et ton sommeil est plein de ces tractopelles-là. Ils bâtissent des décors pour tes films oniriques, précis, labyrinthiques, des courses-poursuites d’échauguettes en mâchicoulis. Il n’y a pas ton provincial ni sa chute de rein ; ceux-là tu les gardes pour le réveil, vers quinze heures, et la séance de torture dans ton cerveau capitonné. Mais on frappe à la porte, ça tambourine, debout, c’est l’heure.

Dehors, sous les fenêtres, ça crie, ça chante et ça brandit le drapeau rouge. Face aux gouvernements notre révolte gronde. Toujours les mêmes discours quand les visages changent, derrière leurs masques calmes la gueule d’un même monstre. Cette bestiole-là se reproduit et pond, et de ses œufs immondes éclosent des réformes – celles qui retranchent et détruisent, sabotent et divisent. Nous sommes impuissants, désarmés, l’heure est à la débâcle ; mais on y va quand même : c’est manif.

À toi la fête ne saurait suffire. La nuit seule ne vaut rien. Les bacchanales, c’est une gourmandise, un délice qu’on dévore en ados attardés, puis la vraie vie commence. C’est celle du travail, et c’est moins romantique. On en crève parfois. Autant se révolter. En face, ils ont des armes et des canons à eau. On défile, avec pour seule pétoire nos cannettes de bière. Ils nous enfument, nous nassent, nous narguent. C’est beau, c’est dur ; on pleure dix minutes et on étouffe ensemble ; ils nous frappent à nouveau, et de ce geste-là, à défaut de combattre, tu feras un portrait. C’est celui des seigneurs et de leur valetaille, toujours le même geste à chaque borne du monde ; le même poing déjà cassait des gueules d’esclaves, s’acharnait sur les serfs, cognait les sans-culottes. On les a visités, ivres du vin des bars, le mur des fédérés, les tombes des communistes. Et aujourd’hui tu figes la fumée de leurs bombes sur les bombes qui courent. Elle fuit pourtant, et s’évapore ; elle fait un bel écran pour les zébrures des projectiles, aux flics qui déboulent sur le pavé des places la visière abaissée.

Et tu te retrouves où ? Dedans le bloc noir, hérissé de jeunes poings et de fumigènes pourpres. Ils et elles ont des masques mais on voit qu’ils sont beaux ; et qui est celui-là qui se meut souplement, bondit et se faufile ? Mais c’est ton jeune chat, il est là ton marlou ! À Tolbiac le jour et à la Flash la nuit. Sur Grindr le dimanche et dans le bloc samedi.

Maxime Cochard

30 septembre 2018

Toutes les photos sont d’Hannibal Volkoff, publiées dans « Nous qui débordons de la nuit » aux éditions Presses Littéraires.

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