« À quoi servent les riches ? » : la douteuse leçon d’économie du journal Le Monde

Dans un article paru dans Le Monde du mardi 29 octobre, le quotidien vespéral, sous couvert d’une argumentation équilibrée, tente de livrer une justification des inégalités de richesses. L’occasion de faire la lumière sur quelques faux arguments des libéraux en faveur des nantis.

« À quoi servent les riches ? » Pour répondre à cette pertinente question, la journaliste Véronique Chocron tente immédiatement de donner à son argumentaire l’apparence d’un débat équilibré : « Si l’épargne des personnes les plus aisées est l’un des moteurs de la croissance, leur contribution à l’accroissement des inégalités met en danger la cohésion sociale. » Nous sommes là typiquement dans le « en même temps » cher à Emmanuel Macron, mais qui se veut aussi fidèle à la ligne éditoriale « modérée » du quotidien du soir. Or, l’article donne en réalité davantage d’arguments soulignant les vertus des riches, lesquels sont erronés.

Ainsi, le papier reprend en fait la bonne vieille dichotomie entre « mauvais riches » (héritiers et rentiers) et « bons riches » (innovateurs et créateurs d’emploi), qui est celle qu’avait utilisé François Mitterrand pour justifier son tournant de la rigueur, et qui est également celle qu’Emmanuel Macron mobilise pour légitimer la suppression de l’ISF.

Lisons plutôt ce petit extrait : « « Ce que nous faisons est à l’opposé d’une histoire de rente, affirme Robert Peugeot. Nous voulons que nos investissements permettent le développement économique des entreprises sur le long terme. Nous avons le sentiment d’être utiles. » C’est le premier argument des économistes étiquetés libéraux en faveur de la concentration des richesses : les riches ont un niveau d’épargne élevé, qu’ils sont à même de mobiliser et de placer pour financer l’économie. « La théorie du ruissellement est très fragile, car si les dépenses des riches créent des débouchés pour l’économie, c’est tout autant le cas de l’impôt, qui lui aussi sera dépensé. Mais ce qui milite en faveur des riches, c’est leur capacité d’épargne, et donc d’investissement », affirme Jean-Marc Daniel, économiste et professeur émérite à l’école de commerce l’ESCP Europe. Or, selon François Bourguignon, qui fut économiste en chef de la Banque mondiale, c’est l’épargne qui alimente la croissance et le progrès. »

La journaliste utilise donc trois sources différentes (Robert Peugeot, Jean-Marc Daniel, François Bourguignon) pour formuler l’argument selon lequel la propension à épargner des plus riches nourrirait l’investissement et donc la croissance. Problème : cette relation est totalement invalidée par les faits. Ainsi, la formidable concentration des richesses dans les mains des 1 % les plus riches durant les deux dernières décennies n’a aucunement entraîné une hausse des investissements. Au contraire, la part des investissements dans la richesse nationale a baissé, passant en zone euro de 24 % du PIB en 2007 à 19,9 % en 2016. De sorte que l’épargne excessive des plus riches alimente en réalité la spéculation financière et immobilière, d’où le gonflement de bulles sur les marchés des produits financiers et des biens immobiliers dans les grandes capitales du monde, sans aucun gain pour l’économie réelle.

De plus, comme le note l’économiste Gaël Giraud dans La Croix, « l’investissement n’a pas besoin d’épargne pour se financer. L’affirmation contraire s’appuie sur l’idée – aussi répandue que fausse – selon laquelle ce sont les dépôts (l’épargne) qui font les crédits. Dit autrement, une banque, pour prêter de l’argent, aurait besoin de l’emprunter elle-même quelque part. Au contraire, les banques commerciales (qui sont telles parce qu’elles ont reçu de l’État une délégation du pouvoir régalien de frapper monnaie) créent du crédit tous les jours. Et équilibrent leurs comptes ex post en empruntant auprès de la Banque Centrale (à taux réel négatif, en zone euro, aujourd’hui) la monnaie nécessaire pour apurer leurs transactions avec leurs contreparties et pour satisfaire aux ratios prudentiels qui encadrent leur pouvoir de création monétaire. » Et Gaël Giraud de souligner également que les investissements ne sont pas nécessairement créateurs d’emploi, comme l’ont montré les fiascos des projets immobiliers en Espagne avant l’éclatement de la bulle.

C’est donc une idée-force du dogme libéral – retenue comme valide par Le Monde dès le chapeau de l’article – qui s’effondre devant les faits. Plus amusant, cette corrélation entre épargne et investissement est même présentée comme une alternative à la théorie du ruissellement « fragilisée » (on devrait plutôt dire fausse), alors qu’elle n’en constitue en réalité qu’une reformulation à peine déguisée ! C’est en fait l’éternelle même variation sur le « théorème de Schmidt » (« Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ») qui permet de justifier sans preuve empirique la nécessité d’un enrichissement des plus riches.

Deuxièmement, pour donner une prétendue légitimité économique à l’existence d’immenses fortunes concentrées entre quelques mains, l’article du Monde utilise la vieille antienne du riche « innovateur ». C’est le libéral Patrick Artus, de la banque Natixis – connu pour avoir expliqué en mai 2007 qu’il n’y avait pas lieu de craindre une crise financière, puis pour avoir annoncé en mars 2008 que celle-ci était terminée, quatre mois avant les faillites historiques de cinq grandes banques américaines – qui est convoqué pour entonner ce refrain. « De grandes fortunes, en revanche, « parce qu’elles ont eu une idée géniale », ou parce qu’elles soutiennent l’innovation, seraient du bon côté de la barrière. Sans elles, « il y aurait moins de recherche, moins de start-up, moins d’innovation, souligne Patrick Artus. Une croissance plus égalitaire, mais plus faible ». » Un autre économiste, Philippe Aghion, très proche d’Emmanuel Macron, enfonce le clou : « Si vous taxez de manière excessive, il n’y a pas d’innovation. »

Selon ces libéraux, les riches sont donc de géniaux inventeurs ou à tout le moins des bienfaiteurs qui financent l’innovation. Or, dans les deux cas, c’est méconnaître que ce sont avant tout les États qui créent les écosystèmes favorables à l’innovation grâce à la recherche publique, au système des brevets, etc. Les principales innovations de l’histoire humaine et jusqu’à internet ont d’ailleurs été produites par le secteur public. Et il semble que les découvertes des pionniers Louis Pasteur ou Marie Curie ne doivent rien à l’appât du gain, contrairement à ce qui est sous-entendu avec l’argument libéral de la taxation qui découragerait l’innovation. Le même Aghion, à propos du système français décrit comme peu mobile socialement, ose affirmer en passant : « Hollande c’est beaucoup d’impôts. » Beaucoup d’impôt, le CICE, gigantesque crédit d’impôt de 40 milliards d’euros concédé au patronat sans contrepartie grâce à l’activisme d’Emmanuel Macron alors secrétaire général de l’Élysée ? Il faut le lire pour le croire…

En guise de conclusion, la journaliste appelle les riches à ne pas perdre la mesure, en évoquant « l’orage social qui gronde quand les nantis perdent le sens commun. » Une supplique qui pourra apparaître un peu vaine lorsqu’on mesure l’accroissement vertigineux de la concentration des richesses entre quelques mains : en 2018, la fortune des treize Français les plus riches augmentait de 23,5 milliards d’euros en quelques mois, d’après Bloomberg.

Alors certes, la journaliste donne aussi la parole à Thomas Piketty ou Monique Pinçon-Charlot. Mais ce semblant d’équilibre éditorial masque le fait que les arguments libéraux sont tous invalidés de longue date par les faits. Répéter sur tous les tons le mythe reformulé du ruissellement, le théorème de Schmidt ou la fable des riches innovateurs n’en font pas des vérités. Non, en matière de débat sur les méfaits des inégalités de richesse, il n’y a pas « un partout, la balle au centre ! ». D’autant que rien n’est dit sur l’offensive politique d’une brutalité inouïe d’Emmanuel Macron pour consolider le pouvoir de cette infime minorité et les inégalités de richesse monstrueuses qu’elle entretient.

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