Idée reçue n° 9 : « Prendre aux riches, ça ne marche pas et ça n’a jamais marché ! »

Je publie un extrait de mon dernier livre, « Nous n’avons pas besoin des riches », paru il y a tout juste un mois aux éditions Arcane 17.

Idée reçue n° 9 : « Prendre aux riches, ça ne marche pas et ça n’a jamais marché ! »

« Prendre de l’argent à des gens et le redistribuer à d’autres, ça ne marche pas. »

Matthieu Laine, essayiste, éditorialiste et PDG du cabinet de conseil Altermind, France Inter le 15 juin 2018

Cette idée reçue comporte un grand nombre de variantes. « Prendre aux riches, c’est antiéconomique ! », entend-on parfois, ce qui peut aussi s’entendre sur un mode populaire : « Si on s’attaque aux riches, il ne restera que des pauvres ! » Un intervenant ultralibéral dans le quotidien économique La Tribune donne deux beaux exemples de cette rhétorique : « Appauvrir les riches n’enrichit pas les pauvres », écrit ainsi Damien Theillier, avant d’ajouter : « Lorsque les riches sont maigres, les pauvres sont morts. Tel est ce proverbe chinois. La sagesse populaire a observé très tôt que les inégalités ne sont pas le problème. Quand le riche est ramené à classe moyenne, le pauvre est devenu misérable[1]. » Qui, en effet, pourrait rester insensible à la maigreur des riches ? Sur ce thème, on compte également de nombreuses broderies qui nous invitent à assimiler toute tentative d’imposer les grandes fortunes à la situation au Venezuela, à la Corée du Nord, en tout cas à la faillite assurée, et parfois à un système criminel ayant fait « cent millions de morts ». Un bel exemple de cette ritournelle nous a été chanté le 23 janvier 2019, au Forum économique mondial de Davos. Le milliardaire américain Michael Dell, PDG de la firme d’informatique Dell, est interrogé sur la proposition de la nouvelle parlementaire Alexandria Ocasio-Cortez d’imposer à hauteur de 70 % les revenus supérieurs à dix millions de dollars. La présentatrice du débat lui demande alors dans un grand éclat de rire entendu s’il soutient cette proposition. Il répond :

— Eh bien ma femme et moi avons lancé une fondation il y a environ vingt ans. Et nous avons contribué plus qu’avec une taxe à 70 % sur mes revenus annuels. Je me sens bien plus à l’aise avec l’idée de distribuer cet argent à travers une fondation privée plutôt qu’en le donnant à l’État ; donc non, je ne soutiens pas cette proposition. Et je ne pense pas que cela aiderait la croissance américaine.

— Pourquoi ?

— Citez-moi un seul pays où ça a marché ?

Soudain intervient Erik Brynjolfsson, professeur d’économie du MIT :

— Les États-Unis. Des années 1930 jusqu’aux années 1960, le taux moyen des impôts était de 70 %. À un moment donné c’est même monté jusqu’à 95 %. Et c’était de plutôt bonnes années pour la croissance. 

Et voilà le milliardaire mouché. La révolution conservatrice et néolibérale qui a soufflé sur les États-Unis et l’Europe depuis les années 1980 a tout emporté avec elle, et jusqu’à l’histoire économique de nos pays : plus personne ne semble se souvenir que d’une rive à l’autre de l’Atlantique, la prospérité des Trente Glorieuses s’est construite grâce à des systèmes fiscaux redistributifs, limitant les écarts de revenus et alimentant des services publics robustes. Car c’est en réalité jusqu’aux années 1980 que les États-Unis ont maintenu un taux marginal à 70 %. Ce qui a fait dire à Henry Morgenthau, secrétaire du Trésor de Franklin Roosevelt : « L’impôt est le prix à payer pour une société civilisée, trop de citoyens veulent la société au rabais[2]. » Parmi ceux-là, Donald Trump, qui a choisi d’accorder une baisse d’impôt d’une ampleur inédite aux grandes fortunes. En 2018, dans un entretien au Monde, l’ancien conseiller économique de Bill Clinton et prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz résume la situation américaine : « Les revenus des 1 % les plus riches n’ont cessé d’augmenter ces quarante dernières années, tandis que ceux des 90 % les plus pauvres ont stagné. Les faits le prouvent : l’enrichissement des plus riches ne bénéficie qu’aux plus riches. Par ailleurs, l’argent […] rendu aux riches et aux entreprises n’a pas été réinvesti ni utilisé pour augmenter les salaires, mais a servi à financer des programmes de rachats d’actions, ce qui a mis de l’argent dans les poches des […] très riches[3]. »

De même, en France, des fortunes considérables ont été bâties avec un taux marginal de l’impôt sur le revenu égal à 65 %, en vigueur jusqu’en 1986. En réalité, la preuve est très largement faite qu’il est possible d’obtenir d’excellents résultats économiques avec un système fiscal mettant fortement à contribution les hauts revenus et les détenteurs de patrimoine. Les pays qui privilégient un haut niveau d’imposition sont les pays les plus développés, où la pauvreté est la plus réduite. Parmi eux, les fameuses social-démocraties scandinaves, marquées par un système perfectionné de protection sociale et un haut niveau de vie. Outre les exemples déjà cités du Danemark et de la Norvège, où les prélèvements obligatoires représentent respectivement 50,9 % et 39,1 % du produit intérieur brut selon l’OCDE, citons la Finlande, où, avec 43,9 %, le système éducatif est totalement gratuit, y compris la cantine, les manuels et les transports scolaires. La Suède, à 42,7 %, est un des pays les plus égalitaires au monde s’agissant de la distribution des revenus après impôts. S’agissant de la France, la proportion est de 45,2 % du PIB, soit au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE située autour de 40 %. Sur les sept plus grands pays de l’OCDE (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Espagne, Italie et Japon), c’est l’Hexagone qui pratique la meilleure politique redistributive, puisque c’est elle qui voit les inégalités les plus réduites « après redistribution », avec un coefficient de Gini réduit de 0,22 selon une étude de la banque Natixis[4].

La proposition de départ mérite donc d’être inversée : choisir un haut niveau d’imposition est au contraire extrêmement efficace. C’est d’ailleurs la solution proposée par l’ONG Oxfam, spécialisée dans la lutte contre les inégalités, dans son rapport 2019 : « Une augmentation de seulement 0,5 % de l’impôt sur la fortune des 1 % les plus riches permettrait de collecter plus d’argent que le budget nécessaire pour scolariser les 262 millions d’enfants non-scolarisés et pour proposer des soins de santé permettant de sauver la vie de 3,3 millions de personnes »[5]. L’ONG note ainsi qu’un centième de la fortune de l’homme le plus riche du monde, le fondateur d’Amazon Jeff Bezos, représente davantage que tout le budget alloué à la santé de l’Éthiopie, pays de 105 millions d’habitants…

Oui, l’impôt, ça marche. La preuve : les États-Unis ont appliqué un taux marginal sur l’impôt sur le revenu allant jusqu’à 94 % ! De fait, après-guerre, les premières puissances économiques mondiales se sont construites grâce à de forts taux d’imposition, notamment pour les plus riches, permettant une politique fiscale redistributive et la constitution de services publics puissants. N’en déplaise aux libéraux, pour financer le développement et la croissance, l’outil fiscal, qui alimente l’outil budgétaire, est indispensable. Battons-nous pour plus d’impôts sur les plus riches !

« Nous n’avons pas besoin des riches », Arcane 17, 2020, pp. 102-106.


[1] « Appauvrir les riches n’enrichit pas les pauvres », Damien Theillier, La Tribune, 25 mars 2015.

[2] Cité dans Sans Domicile Fisc, Alain et Éric Bocquet, Le Cherche-midi, 2016.

[3] « Joseph Stiglitz : “La politique économique de Trump est conçue pour les ultra-riches” », Samuel Fitoussi, Le Monde, 8 septembre 2018.

[4] « Y a-t-il un prix à payer pour réduire les inégalités ? », Natixis, Flash économie, 9 février 2018.

[5] Rapport d’Oxfam de janvier 2019, « Services publics ou fortunes privées ? », p. 8.

Une réflexion au sujet de « Idée reçue n° 9 : « Prendre aux riches, ça ne marche pas et ça n’a jamais marché ! » »

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