Idée reçue n° 5 : « Les riches créent de l’emploi et consomment davantage ! »

En cette période de confinement général, je publie un deuxième extrait de mon dernier livre, « Nous n’avons pas besoin des riches », paru il y a tout juste deux mois aux éditions Arcane 17. Retrouvez ici un premier extrait.

Idée reçue n° 5 : « Les riches créent de l’emploi et consomment davantage ! »

« Face au chômage de masse dont nous avons été incapables de nous débarrasser depuis 30 ans, il est urgent d’appliquer des méthodes simples qui ont partout fonctionné : seules les entreprises créent de l’emploi et l’intérêt commun est bien de réorienter notre économie et de créer un contexte favorable à tous ceux qui entreprennent. S’attaquer à l’ISF, ce n’est pas, paradoxalement, agir pour quelques-uns, mais pour l’ensemble. »

Jean-Marc Dumontet, « Pourquoi Emmanuel Macron a raison de réformer l’ISF »,

Le Point, 11 octobre 2017

L’une des justifications favorites des courtisans des grandes fortunes consiste à souligner par tous les moyens possibles que les riches créent de l’emploi. C’est d’abord le riche traditionnel qui est ici convoqué, celui qui s’entoure de personnel pour se faciliter la vie : employés de maison, chauffeurs, jardiniers, cuisiniers, comptables, gestionnaires de fortune, etc. Mener grand train et faire vivre un patrimoine mobilier et immobilier ne nécessite-t-il pas mécaniquement d’embaucher de multiples employés[1] ? Mais c’est également le riche entrepreneur qui est mis en avant, et bien souvent décrit comme un courageux patron d’entreprise qui accepte miséricordieusement de sacrifier une partie de sa fortune pour verser un salaire à des travailleurs. D’où la suite du raisonnement : parce que le détenteur d’un gros patrimoine est avant tout un créateur d’emploi, il doit bénéficier de la fiscalité la plus légère possible afin de ne pas le décourager. C’est la principale justification gouvernementale à la suppression de l’ISF. « Supprimer la suppression de l’ISF, c’est fermer des usines en France ! » s’écrie Gérald Darmanin le 30 janvier 2019 sur BFMTV. Sauf que sa suppression n’a pas empêché l’accélération des fermetures d’usines en 2019[2]. La confusion est ici volontairement entretenue entre l’impôt qui touche la personne privée sur son capital personnel et celui qui touche l’entreprise. Nous sommes en plein mythe du ruissellement. Ainsi, selon un article de la revue ultralibérale Contrepoints, « Les riches sont ceux qui créent des emplois. » Pourquoi ? « La quasi-totalité des riches le sont devenus, non par des enrichissements sans cause, mais parce qu’ils ont créé des entreprises et des emplois[3]. » Toujours la même supercherie rhétorique : parce que des gens qui ont créé des emplois sont devenus riches, c’est donc que tout riche est un créateur d’emploi !

Ce sophisme est à peu près la seule manière qu’ont trouvée les « penseurs » libéraux de fonder leur théorème selon lequel « ce sont les riches qui créent l’emploi ». Ainsi Jean-Philippe Delsol et Nicolas Lecaussin, essayistes ultralibéraux auteurs de À quoi servent les riches en 2012 – dans lequel ils défendent la suppression de l’ISF –, en sont réduits à bricoler une vague comptabilité : « Toutes ces fortunes représentent des entreprises, des centaines de milliers d’emplois et aussi des milliards d’impôts pour l’État. Faisons un calcul simple. Bernard Arnault, première fortune de France, c’est le groupe LVMH, c’est-à-dire 80 000 emplois. Gérard Mulliez, deuxième fortune, c’est le groupe Auchan, donc 262 000 emplois. Liliane Bettencourt, c’est L’Oréal (66 000 emplois)[4]. » Ici encore, la cause et la conséquence sont inversées pour les besoins de la démonstration. Des entrepreneurs sont devenus riches en créant des emplois, donc, par généralisation, les riches créent des emplois. Mais nulle preuve, aucun raisonnement économique ne sont apportés (passons sur le fait que Liliane Bettencourt n’ait fait qu’hériter du groupe L’Oréal et qu’elle n’y a donc elle-même créé aucun emploi à proprement parler).

Il ne reste plus qu’à appeler à la rescousse « l’économie de l’offre ». Ces théories économiques fétiches des politiciens conservateurs insistent sur la nécessité de faciliter la production de biens et services pour stimuler l’économie. Elles préconisent donc de baisser les impôts des entreprises et des hauts revenus pour encourager les profits et l’épargne, et de déréglementer l’économie en réduisant le rôle de l’État au profit du privé. Le quinquennat de François Hollande (2012-2017), élu sous l’étiquette du Parti socialiste, a mobilisé pleinement cet univers dogmatique, en déréglementant le droit du travail (loi El Khomri) ou en allégeant les cotisations sociales des entreprises (Crédit d’impôt compétitivité-emploi, CICE) afin de réduire le « coût du travail ». Le principal argument de ces socialistes reconvertis en libéraux hardcores consiste dans cette apparente évidence : « Ce sont les entreprises qui créent l’emploi ! » Il faut donc faciliter la vie des entreprises, réduire leurs impôts, leur permettre de licencier plus facilement et de moins payer leurs salariés. On retrouve exactement la même justification pour la suppression de l’ISF et la mise en place du PFU. Ce n’est guère étonnant : c’est déjà Emmanuel Macron, alors secrétaire général de l’Élysée, qui était à la manœuvre aux côtés de François Hollande pour la mise en place du CICE. Lequel s’est avéré un véritable fiasco. Selon un rapport parlementaire, ce crédit d’impôt offert aux entreprises sans sélection ni contrepartie a coûté plus de dix-neuf milliards d’euros à l’État pour un résultat quasi nul en matière de création d’emploi. Pourquoi ? Parce que contrairement à ce qu’assène l’idéologie libérale de l’offre, non, ce ne sont pas les entreprises qui créent l’emploi… Ainsi, déjà à l’époque (2012), le patronat avait averti que cette réduction massive de cotisations ne pourrait avoir d’effet sur l’emploi qu’à la condition que « les carnets de commandes se remplissent[5] ». Autrement dit, mettre en place des politiques de l’offre par « allègements de charge » ou les baisses d’impôt ne sert à rien tant que la conjoncture est atone, et que la demande trop faible ne permet pas aux entreprises d’anticiper de l’activité et d’investir ! C’est donc fort de l’échec complet de l’expérience du CICE, dispositif qu’Emmanuel Macron aura piloté tout du long, qu’il récidive avec la suppression de l’ISF, la mise en place du PFU, et la baisse de l’impôt sur les sociétés promise pour la fin du quinquennat. Sans oublier la pérennisation du CICE transformé en baisses de cotisations sociales, pour un coût total monumental de quarante milliards d’euros. On ne change pas une équipe qui perd.

Non, ce ne sont pas les riches ni les entreprises qui créent l’emploi[6]. C’est d’ailleurs ce que constate également le milliardaire et entrepreneur américain Nick Hanauer : « Le revenu annuel de gens comme moi équivaut à des centaines, si ce n’est des milliers de fois à celui d’un Américain moyen. Ce qui ne veut pas dire que l’on consomme mille fois plus. Ma famille possède trois voitures, et pas trois mille. » Autrement dit, comme le souligne le site Atlantico, « Sans consommateurs, pas d’emploi, et ce ne sont pas les entrepreneurs qui créent les emplois mais bien les consommateurs. Sans demande, les entreprises n’auraient plus d’intérêt à produire[7]. »

De fait, la plupart des gens estiment que les riches nourrissent l’activité économique grâce à leur consommation. Ne semble-t-il pas évident que les Français fortunés peuvent se payer bien davantage de biens que les plus modestes ? N’achètent-ils pas de multiples maisons, voitures et produits de luxe spécialement conçus pour eux ? C’est ce qu’assène M. Roland, entrepreneur interviewé par BFMTV qui a économisé 45 000 euros grâce au passage de l’ISF à l’IFI : « Quand on paie plus l’ISF, on a des moyens, donc on peut faire repeindre sa maison, et donc on fait bosser des artisans. Et donc l’argent repart dans l’économie, mais repart de manière utile. » Un millionnaire nous explique donc qu’il ne pouvait pas repeindre sa maison tant que l’impôt sur la fortune existait. On imagine à quelles fins de mois difficile il était confronté avant l’élection d’Emmanuel Macron. Mais soyons rassurés, le voilà désormais libre de changer la couleur de ses volets !

S’il est évident qu’un ménage riche consomme davantage en valeur absolue qu’un ménage pauvre, ce n’est pas le cas en valeur relative. C’est la conclusion de deux économistes cités par France 24 : « Les riches consomment-ils davantage ? “En valeur absolue, cela ne fait aucun doute”, remarque Henri Sterdyniak. Mais ils n’y consacrent qu’une petite partie de leurs revenus, tandis que les moins aisés consomment bien davantage au regard de leurs salaires. “C’est pour cela qu’on dit qu’une augmentation des salaires des moins aisés est un moyen beaucoup plus efficace d’augmenter la consommation”, explique Vincent Frigant[8]. » CQFD.

Il n’existe aucune preuve économique que l’existence de grandes fortunes profite à l’emploi. De fait, l’explosion du nombre d’ultra-riches dans les dernières décennies a été contemporaine d’une montée du chômage. Ce n’est pas parce que certains propriétaires de grands groupes emploient des milliers de salariés que la richesse est créatrice d’emplois. Cela prouve plutôt que c’est le travail des salariés qui crée les richesses. Le moteur de la création d’emploi se situe davantage dans l’existence d’une demande qui remplit les carnets de commandes des entreprises que dans la générosité ou la témérité de l’employeur… De plus, les riches consomment moins que les ménages ordinaires relativement à leur revenu. Nous pouvons tenir ferme : il est plus utile pour l’économie d’augmenter les revenus des personnes modestes plutôt que de celles du haut de l’échelle !


[1] Sur ce sujet, on pourra relire avec étonnement cet échange entre Alain Madelin, libéral assumé, et Martine Aubry, alors ministre du Travail socialiste, dans Les Échos du 4 mars 1993 :

« Martine Aubry : Il y a, c’est vrai, un problème de coût du travail sur les bas salaires. J’ai commencé à m’en occuper avec les emplois familiaux et j’ai proposé l’instauration d’une franchise de cotisations sociales sur les 1 000 premiers francs de tout salaire.

Alain Madelin : C’est le paradoxe des dernières années socialistes : “subventionner les bonnes des riches !”

Martine Aubry : Seuls les riches et ceux qui ont de l’argent créent de l’emploi. Les entreprises ne créent de l’emploi que si elles font des profits. »

[2] « La France n’arrive plus à créer de nouvelles usines », Julien Dupont-Calbo, Les Échos, 16 septembre 2019.

[3] « Les riches sont ceux qui créent des emplois », Bernard Zimmern, Contrepoints, 25 novembre 2016.

[4] « Faut-il faire payer les riches ? », L’Express, 17 mars 2012.

[5] « Les entreprises ne créent pas l’emploi », Frédéric Lordon, Le Monde diplomatique, mars 2014.

[6] Et quand bien même le mythe du riche qui « crée des emplois » et fait vivre des milliers de salariés serait vrai, n’y aurait-il pas là quelque chose de justement scandaleux et de très archaïque, rappelant le paternalisme des propriétaires d’usines et de mines du XIXe siècle ? De quel droit une infime minorité pourrait-elle décider du sort des autres, de leur emploi et de leurs salaires ? Qui peut se satisfaire d’une société où l’emploi serait comme une aumône pour laquelle on supplie un patron « grand seigneur » ? Même les libéraux prétendent œuvrer pour que chacun ait les moyens de choisir librement sa vie et son emploi – « maximiser les possibles », comme disent les pseudos progressistes et anciens conseillers d’Emmanuel Macron David Amiel et Ismaël Emelien dans Le Progrès ne tombe pas du ciel

[7] « Non, les riches ne créent pas d’emplois… et c’est un “super riche” qui le dit ! », Atlantico, 13 décembre 2011.

[8] « Les riches sont-ils économiquement utiles ? », Sébastien Seibt, France 24, 1er mars 2011.

Une réflexion au sujet de « Idée reçue n° 5 : « Les riches créent de l’emploi et consomment davantage ! » »

  1. Autant de haine dans un seul chapite, quasiment que des attaques ad-hominem sans aucun argument sans compter les mensonges.

    Surtout ne dépensez pas votre argent pour lire un ramissis de fake news et d’aigreur.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s