[Carnet de bord] Arrachons dès aujourd’hui ce qui peut l’être

J’ai toujours détesté la routine. S’extirper du sommeil pour être à l’heure. Obéir comme une fourmi sous la terre.

En 1995, j’avais onze ans. En décembre, lors des grandes grèves, il y avait dans les rues enneigées de la capitale un parfum d’extraordinaire. Les métros étaient à l’arrêt. Nous devions tout faire à pied. À l’école, les retards étaient acceptés. On avait licence pour faire « comme on peut ». Chacun se parlait différemment et tous s’entraidaient. Les adultes remballaient leurs exigences, l’ordre se fissurait.

Dix ans plus tard, lors de la bataille du CPE, pour la première fois, je faisais partie de ceux qui bloquaient les rues. Et quand moi-même je fus coincé dans un train par les cheminots de la Gare Saint-Jean, pendant que mon voisin pestait contre ces « petits salopards » de grévistes, moi je jubilais intérieurement. Enrayer le mouvement imbécile du monde ne nuit pas. Il y a toujours moyen de faire autrement. De changer nos habitudes et nos trajets. On peut s’abstenir de reproduire les coutumes, d’inscrire nos pas dans les pas de nos pères.

Aujourd’hui pour des millions de femmes et d’hommes, la routine continue. Nous avons cessé nos sorties, pas eux. Ils se lèvent aux aurores, prennent les RER, soignent, produisent, livrent, nettoient, essuient l’angoisse des clients. Ils n’ont pas droit au confinement. Ce sont les salariés des secteurs vitaux. Et par un renversement du sens, ce sont eux les plus maltraités et les moins bien payés.

Pour moi toutefois, travailleur de l’inessentiel, la routine est brisée. Et je voudrais que le monde d’avant ne recommence pas. Je me promène une heure par jour ; il y a du silence dans la ville, un grand ciel bleu, des enfants qui jouent. La moindre poignée de fleurs coincée entre deux rues fait une valse d’odeurs. Les affairements d’hier paraissent aujourd’hui dérisoires. Et dire qu’il y a des connards qui voudraient que les voitures reviennent !

« Il faudrait éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… […] Il est indispensable que l’activité économique reprenne rapidement et pleinement ses droits ». Ces lignes datent de la semaine dernière, elles proviennent d’une organisation patronale suisse. Vivement que le kérosène inonde à nouveau la planète ! Notre Medef aussi a pris la parole : « Il faut un moratoire sur les lois environnementales ».

Pourtant, s’il faut que la mort de plus de 20 000 Français ne soit pas vaine, ce doit être pour éloigner à jamais le monde d’avant.

Bien sûr ils ne pourront pas le faire revenir. Mais ils tenteront d’en faire naître un autre qui lui ressemble, peut-être en pire. Je sais ce qu’ils sont en train de se dire : avec 20 000 morts, on a encore nos chances de faire en sorte que rien ne change. En-dessous de 100 000, on pourra reprendre business as usual. Au-delà, les problèmes commenceront, et certains exigeront des réformes…

Il est vrai que la capacité qu’ont les peuples à tolérer l’incurie et la corruption de leurs élites est immense. Je ne compare pas ces événements entre eux, mais : il a fallu le massacre de la Première Guerre mondiale et ses plus de trois millions de morts russes pour que ceux-là fassent leur révolution contre le tsar qui les a conduits à la boucherie. Il a fallu le demi-million de morts de la Seconde Guerre mondiale en France, que l’opprobre et le sang recouvre jusqu’aux coudes les bras de sa bourgeoisie pro-nazie pour que la classe ouvrière française extorque en 1945 la Sécurité sociale ou le statut de la fonction publique. Il a fallu quarante ans de racisme institutionnel, de déplacements de population, de répression inhumaine et de ghettoïsation forcée pour que les Noirs d’Afrique du Sud parviennent à secouer le joug de l’Apartheid.

Dominants, dormez sur vos deux oreilles ! Il faut que vous soyez parvenus à un point rare de cruauté, de trahison ou de barbarie pour que vos peuples commencent à vous demander des comptes. Sans doute Emmanuel Macron compte-t-il sur la grande bénévolence des humbles pour continuer ses petites affaires post-Covid19. Il a d’ailleurs fallu une réforme des retraites particulièrement abjecte pour que le salariat, tétanisé, consente à reprendre le chemin de la lutte. Avant même la pandémie, le président des riches avait réussi à nous faire reproduire 1995…

Mais tout cela me donne une certitude : si effectivement notre gouvernement chancelle sous le poids des 20 000 morts, si effectivement il condescend à « des réformes de rupture », à un « plan d’investissement massif dans l’hôpital public », à retrouver l’esprit « des jours heureux » et du Conseil National de la Résistance, ce sera pour quelques semaines tout au plus, et en veillant toujours à lâcher le moins possible. Le moins possible de droits nouveaux, le moins possible d’aides aux plus modestes, le moins possible de hausses de salaires ou de dépenses publiques. Je sais parfaitement ce qu’ils sont en train de se dire : il faut lâcher un peu, très vite, pour ne pas lâcher beaucoup, longtemps. Voilà pourquoi la dette, qui justifiait qu’on humilie les soignants devant les caméras en déniant l’existence de quelque argent magique, a tout à coup disparu, et peut grimper à 115 % du PIB sans qu’aucun Christophe Barbier ne crie au scandale pour « nos-enfants-qui-paieront ».

Nous avons peu de temps. Je voudrais citer ici deux extraits du dernier livre du grand philosophe Lucien Sève, qui nous a quitté le 23 mars emporté par le Covid19. Dans « Le communisme » ?, paru en 2019, il revenait sur deux grandes réformes révolutionnaires que les communistes ont réussi à imposer dans notre pays : le statut de la fonction publique, puis la Sécurité sociale.

1) « Entré en octobre 1945 comme ministre d’État au gouvernement que préside le général de Gaulle, puis vice-président du Conseil de janvier 1946 à mai 1947, date à laquelle le chef du gouvernement, le socialiste Ramadier, en exclut les ministres communistes, Maurice Thorez a notamment la charge de réformer le statut général des fonctionnaires. Engagée fin 1945, l’élaboration du projet de nouveau statut est mené à bien en quatre mois, le texte mis en discussion à partir d’avril 1946, sa version finale adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale constituante en octobre — la loi l’instituant est promulguée le 19 octobre 1946. Dans cette rapidité n’entre pas pour peu la vive conscience chez Maurice Thorez, comme chez tous ceux qui travaillent au projet, du caractère très probablement fugitif de la conjoncture politique favorable à l’adoption de mesures hardiment progressistes, les forces réactionnaires bousculées par l’élan populaire de la Libération reprenant rapidement le dessus — de fait, six mois après seulement, il eût été trop tard. » (Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, tome IV, « Le communisme » ?, éditions La Dispute, 2019, pp. 607).

2) « Ce qui frappe dès l’abord en cette réforme aussi est le contraste entre l’ampleur de l’œuvre et la brièveté de son accomplissement — six mois de fin 1945, où s’engage le travail à partir des ordonnances de base, à début juillet 1946, où « la Sécu », en son appellation immédiatement populaire, commence d’exister. C’est que là encore Croizat, comme Thorez, « savait que le temps était compté et que les forces hostiles au progrès social ne tarderaient pas à relever la tête ». » (Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, tome IV, « Le communisme » ?, éditions La Dispute, 2019, pp. 610-611).

Je ne compare pas les événements entre eux. Mais je suis convaincu que, de la même façon, nous avons très peu de temps. Très peu de temps pour que l’indignation populaire devant les morts, les erreurs, les revirements, les échecs, les contradictions, les mensonges d’Emmanuel Macron et du gouvernement, nous permette d’obtenir des avancées. Par exemple sur une revendication aussi modeste, aussi consensuelle et aussi inattaquable qu’une hausse des salaires pour les soignants. Rien que cela, Macron ne veut pas le lâcher. Il ne consent qu’à une prime, autant dire à presque rien. Pour obtenir cette minuscule mais tellement indispensable amélioration, nous n’avons que quelques semaines. Voilà pourquoi leurs députés nous disent : de grâce, ne débattons pas maintenant ! Nous aborderons les réformes à faire plus tard ! Pour l’instant, seule doit compter la lutte contre le virus !

Ils savent que le temps joue pour eux. Ils savent que l’oubli guette, que d’autres sujets d’indignation chasseront tôt ou tard ceux du jour. Ils savent que la combativité des Français n’est pas inépuisable ­— c’est une litote. N’attendons pas. Exigeons tout, dès maintenant, en associant à nos revendications la part la plus large du peuple, même celle qui n’a jamais voté comme nous, même celle qui, hier encore, méprisait les fonctionnaires et les services publics. Ne soyons pas dupes de nos chefs, qu’ils ne comptent pas sur notre naïveté pour nous jouer pour la millième fois le même théâtre : la politique est une affaire de rapport de force, et à la fin, c’est la bourgeoisie qui gagne. Voyons large, oublions les affaires de préséance, d’étiquette, les rivalités de faux-frères de la gauche. En mémoire des milliers des nôtres qui sont morts, arrachons dès aujourd’hui ce qui peut l’être.

Ce « Carnet de bord » a d’abord été publié sur le site des éditions Arcane 17.

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