Lucien Sève : un ultime livre sans relief

Il y a une fatalité terrible : cette dernière partie du dernier tome de la fameuse tétralogie Penser avec Marx aujourd’hui qui conclut l’œuvre d’une vie, et qui devait enfin clairement dessiner les pistes d’un communisme du XXIe siècle, demeure inachevée, Lucien Sève étant décédé lors de la première vague du Covid-19. Les pessimistes pourraient en conclure qu’il y a là un signe du destin : ce fameux communisme de demain est décidemment insaisissable, il résiste à toute caractérisation, il n’en finit pas de se dérober. De là à se résigner…

Ce n’est pas manquer de respect à l’immense Lucien Sève, dont l’œuvre demeurera comme l’une des lectures françaises de Marx les plus pénétrantes, que de dire avec franchise à quel point ce dernier texte semble inférieur à ses travaux antérieurs comme les premiers tomes de sa tétralogie ou le lumineux Sciences et dialectiques de la nature (1998).

Dans cette dernière partie de la dernière partie, l’auteur commence par discuter les conceptions de plusieurs penseurs contemporains du « post-capitalisme » (Badiou et ses visions platoniciennes, Quiniou, Dardot et Laval…). Il évoque alors longuement son fils, Jean Sève, dans une tentative pour tout dire dérangeante de faire de ce dernier, sympathique professeur d’histoire, une référence intellectuelle incontournable. C’était du reste déjà le cas dans son faible livre précédent, cosigné avec ce même fils, Capitalexit ou catastrophe. Une bonne connaissance de l’auteur, de la même génération, avait alors noté auprès d’un ami : « Ce qui me peine le plus c’est […] sa tentative puérile de promotion de son fils dans un verbe déclamatoire insensé ». Ici, voilà ledit fils bombardé penseur majeur du communisme à l’égal d’un Badiou ou d’un Balibar. Comment l’auteur n’a-t-il pas pu voir ce qu’il y a d’immodeste et de terriblement gênant — partant, de potentiellement disqualifiant pour la dernière partie de son œuvre — à paonner ainsi ?

D’autant que « l’apport » inestimable du rejeton — dont le père lui-même est amené à reconnaître qu’il n’a pas trouvé d’éditeur dernièrement et qu’il n’a suscité aucun écho d’aucune sorte — est censé porter sur les « déjà-là » du communisme dans le présent capitaliste, au nombre desquels il cite l’économie sociale et solidaire. Quand on sait à quel point les critères de l’ESS ont été élargis pour y faire entrer potentiellement toutes sortes d’activités semblables à celles du monde des affaires ordinaire, l’assertion manque de sérieux. Et si chaque enclave de rapports de production vaguement régulés devait constituer un déjà-là de communisme, on pourrait objecter qu’il y en avait tout autant au XIXe siècle, de phalanstères en familistères, tout comme avant la révolution industrielle, de communautés franciscaines en organisations corporatistes.

Une partie conséquente de cet ultime livre est consacrée aux convergences entre marxisme et écologie. Ici, comme sur tous les autres thèmes, Lucien Sève martèle ses théorèmes : 1) l’URSS n’était pas communiste, pas même socialiste, ni le moins du monde marxiste ; 2) les errements divers et variés des expériences du XXe siècle ont une cause principale voire unique : Staline. Sur la question de l’écologie, cela donne : Marx et Lénine avaient fort bien compris la problématique écologique, mais Staline, lui, a forcé l’industrialisation d’un pays agraire, et a voulu imposer le communisme à une économie dont les forces productives n’étaient pas mûres pour cela.

Illustration : « Dès la fin des années 1920, Staline, ignorant délibérément les mises en garde formelles de Lénine en ses dernières années, fixe pour cap à l’Union soviétique le rattrapage industriel à marche forcée des pays capitalistes les plus avancés, le socialisme s’identifie brutalement à la dynamique des plans quinquennaux, le marxisme mis en doctrine […] est transmué en apologie acritique du développement sans rivages de la production. L’alignement idéologique des partis de la Troisième Internationale sur cette version officielle du matérialisme historique efface chez eux la trace du souci écologique marxien. » (pp. 147-148).

Et là, tout en partageant avec l’auteur la dénonciation définitive du stalinisme, on est bluffé par l’insuffisance du propos. Faut-il rappeler à Lucien Sève le contexte de cette industrialisation, à savoir les années 1930, une course géopolitique planétaire aux armements et une tension guerrière portée à son acmé historique ? Aurait-il été préférable de demeurer un pays agraire et de subir un apartheid technologique encore plus strict de la part des économies capitalistes, tout cela pour avoir le bonheur, quelques décennies plus tard, d’échapper à l’accusation de « productivisme » imputée par quelques donneurs de leçon environnementalistes ? Aurait-il fallu, pour respecter l’écologisme de Marx et de Lénine, faire fi des menaces portant sur la jeune URSS, renvoyer à plus tard l’effort de modernisation industrielle et ainsi, en 1941, laisser la Wehrmacht disposer seule d’une puissance de feu mécanisée ?

Lucien Sève a-t-il bien conscience que cette industrialisation, il est vrai fort peu écologique, a permis in extremis à l’Armée rouge de délivrer l’humanité du joug nazi ? Est-il au courant que c’est pour une large part grâce à ce potentiel industriel certes obtenu par forçage que l’URSS a pu arracher la victoire de Stalingrad, les besoins en matériel, armes et munitions étant tels que les ouvriers construisant les chars se lançaient au combat à peine le véhicule achevé et pas même peint, passant de l’usine au champ de bataille ? Cet écologisme bêlant, totalement oublieux des réalités stratégiques, est une insulte au lecteur et jette à mes yeux un sérieux discrédit sur la thèse sévienne par trop facile d’une URSS n’ayant rien de communiste, ni de socialiste, ni de marxiste, par laquelle on peut se rassurer à bon compte, comme la dévote qui jure n’avoir pas vu le loup : « le communisme n’a jamais existé ! ».

Et il ne s’agit pas là d’un dérapage isolé. Quelques pages plus loin, l’auteur, toujours pour donner corps à son souhait d’une alliance entre marxistes et écologistes, affirme : « Qu’il y ait des décroissances à imposer à de criminels irresponsables est d’évidence – le seul problème, et il est de taille, est de savoir comment y parvenir sans tarder. Disons même qu’au-delà de la décroissance c’est en plus d’un cas une éradication à terme qu’il faudra viser, par exemple en matière de dépenses militaires et policières […], domaines où se dilapident à grands dégâts des milliers de milliards de dollars volés à tant de tâches utiles et urgentes. » (pp. 153-154). Éradiquer « à terme » la police et l’armée, donc. On verse là dans la niaiserie.

­­Ainsi, le communisme marxien est une idée si haute, si pure et si parfaite qu’il n’a jamais connu le moindre début de mise en application ; et dans cet éden, il n’y aura plus ni vice ni crime, ni violence ni conflit, et donc ni police ni armée. Ce texte n’est plus un livre de philosophie, c’est un missel…

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