En fouillant les archives de la préfecture de police, David Alliot exhume, dans Les secrets de Sodome, un Paris disparu, ses lieux de drague, ses hiérarchies sociales et ses figures célèbres. Derrière la répression affleure tout un peuple clandestin, que ce livre restitue avec érudition et gourmandise. Entretien.
Votre livre, Les secrets de Sodome : Un siècle et demi d’homosexualité clandestine, explore les archives de la préfecture de police de Paris sous l’angle de la répression de l’homosexualité masculine. Peut-on dire que, paradoxalement, ce sont les persécutions policières qui, en fournissant des sources archivistiques précieuses, permettent aux historiens de mieux connaître et de mieux comprendre les vies des homos des siècles précédents ?
David Alliot : Assez paradoxalement oui. Mais cela est valable pour toutes les populations qui vivent dans les marges de la société, que ce soit de façon interlope ou clandestine. Dans ce genre de société, le principe est justement de ne pas laisser de trace, de se faire discret et de disparaître sans faire de bruit. De-ci de-là, on peut retrouver un témoignage ou une archive isolée, mais rien de bien substantiel. Grâce à ce « continent de papier » que sont les archives de la préfecture de police de Paris, on peut reconstituer, certes partiellement, ces mondes à jamais disparus. On peut leur reprocher d’être très orientées sur des actions de répression, mais elles ont le mérite d’exister.
Les lieux parisiens les plus anciens répertoriés comme lieux de rendez-vous homosexuels sont le Palais-Royal et les Tuileries. Y avait-il une liberté sexuelle à l’époque ? Comment se passaient les rencontres ?
Les jardins du Palais-Royal et des Tuileries ont été du XVIIIe siècle des lieux de libertinage au sens large du terme. Pour le Palais-Royal, cela tenait à son statut particulier sous l’Ancien Régime. Le Palais-Royal appartenait aux Orléans, la branche cadette des Bourbons, et la police royale n’y intervenait pas, même si c’était ouvert au public. Dès que la nuit tombait, et même avant, les arcades et les jardins se transformaient en lupanar à ciel ouvert. Une prostitution masculine et féminine se donnait rendez-vous dans les jardins, et s’il pleuvait, sous les arcades, ce qui permettait une « activité » ininterrompue. Il paraît même que le jeune Napoléon Bonaparte a été déniaisé par une prostituée du Palais-Royal. La Révolution n’a fondamentalement rien changé au lieu, les habitudes ont la vie dure, et ce n’est qu’au fil du temps que le Palais-Royal a été « assaini », car les commerçants et les habitants du lieu se plaignaient des nuisances. À la fin du XIXe siècle, c’était fini : le Palais-Royal était une adresse « respectable » et le bourgeois en goguette pouvait s’y promener sans crainte de faire de « mauvaises rencontres ». Pour le jardin des Tuileries, c’est différent. Le parc était vaste et offrait des garanties de discrétion. De plus, en cas d’intervention de la police, il permettait de s’éclipser rapidement… Assez curieusement, le jardin était divisé en deux parties qui ne se mélangeaient pas. La partie qui longeait la Seine était celle des homosexuels ; celle qui donnait sur la rue de Rivoli, celle des hétérosexuels. Si la drague hétérosexuelle semble terminée depuis longtemps, il y a toujours une drague homosexuelle aux Tuileries, « terrasse sud », comme au XVIIIe siècle, et sur les quais de Seine adjacents.

En vous lisant, on se rend compte de l’existence d’une différence de traitement policier assez permanente — certains diraient systémique — entre les homos de l’élite et ceux d’en bas. C’est bien ce que vous avez constaté dans les archives ?
La France est le pays des fables de La Fontaine et des sarcasmes de Voltaire : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir ». Quand un policier a affaire à une « célébrité », il fait preuve de prudence. Les gens « de la haute » ont le bras long et des relations, cela peut éventuellement leur retomber dessus. On peut citer le cas de Jean Cocteau, qui, pendant l’Occupation, est à tu et à toi avec le préfet Amédée Bussière, qui admire l’écrivain et lui donne du « Très cher maître ». Cet entregent extrêmement bien placé a permis à Cocteau d’intervenir pour ses amis, comme Jean Marais, Jean Genet ou encore Pablo Picasso, qui bénéficiera d’un traitement de faveur auprès de la préfecture de police, avec des papiers toujours en règle, doublé d’une certaine tranquillité… Ce qui, pour un peintre « dégénéré », espagnol, républicain et communiste, est assez remarquable. En revanche, pour la piétaille communiste, homosexuelle, syndicaliste, etc., la police prend moins de précautions. Mais cette différence de traitement entre les puissants et la « France d’en bas » n’est pas réservée qu’aux homosexuels. C’est même une attitude que l’on retrouve toujours en France, aujourd’hui, dans différentes administrations. Notre pays est une vieille monarchie qui s’ignore. Mais aujourd’hui, assez paradoxalement, c’est presque l’inverse qui se passe. Quand Thomas Jolly ou Barbara Butch portent plainte, la police enquête illico et la justice sanctionne durement. Pour les autres, c’est le « non-lieu », quasiment systématiquement. Autres temps, autres mœurs.
Finalement, en dehors de quelques beaux quartiers, le Paris de Sodome semble grouiller, du Nord au Sud, d’un petit peuple de soldats, de marins, de prostitués, qui se retrouve dans les lupanars, les pissotières et les hôtels de passe. Vous identifiez d’ailleurs plusieurs quartiers de débauche ou de rendez-vous… On peine à imaginer un tel foutoir dans notre capitale devenue si policée !
Oui, Paris est une capitale à deux faces. Pile, le Paris haussmannien et celui des beaux quartiers de Saint-Germain-des-Prés. Face, les quartiers populaires qui se transforment parfois en « quartiers chauds ». Ce sont les transformations du baron Haussmann qui ont beaucoup contribué à cet état de fait. Avant le Second Empire, Paris était une ville aux rues étroites et sales. Tous les quartiers de la ville étaient « chauds ». Le percement des grandes avenues et les bouleversements urbanistiques vont changer cet état de fait et les quartiers interlopes se trouvent désormais dans les parties relativement épargnées par ces changements, principalement Pigalle, Montmartre, Montparnasse, Les Halles, Le Marais et Bastille. Ensuite, c’est la généralisation de l’hygiène publique dans la capitale qui va faire éclore de nouveaux lieux de drague, notamment les pissotières, il y en a eu près de 4 000 en 1914, et les établissements de bains, saunas, bains de vapeur, bains-douches, etc. Dans les deux cas, cela permettait, sous couvert d’hygiène ou d’un besoin naturel urgent, d’admirer l’anatomie intime de son voisin. Aujourd’hui tout cela a disparu, même s’il y a une survivance endémique de certains lieux de drague, comme les toilettes des gares et les saunas gay ; mais il est vrai que le Paris des années 1850-1950 était beaucoup plus « chaud » que celui d’aujourd’hui, qui apparaît presque comme « aseptisé ».
Vous dites que c’est après qu’un de vos amis a lu votre précédent livre, Le Festin des loups. Collabos, profiteurs et opportunistes sous l’Occupation, que l’idée vous est venue ensemble de ce livre sur l’homosexualité dans les archives de la préfecture de police. Vous voyez un certain nombre de similarités entre ces deux milieux « interlopes » ?
Le point commun entre ces deux mondes, ce sont de très belles archives ! [rires] En fouinant dans les dossiers, surtout ceux de la préfecture de police — mais pas que — on trouve toujours des documents formidables. Et comme je suis d’un naturel curieux, en marge de mes recherches sur mes « collabos », je regardais ce qu’il y avait dans d’autres fonds. C’est alors qu’on découvre des documents inédits, on prend des notes, au cas où, et puis un jour, on se dit : « Il y a une histoire à raconter ». Et puis on se lance et parfois, en parlant de mes travaux avec des amis, certains me disent : « Mais c’est super, j’aimerais bien lire tout ça ». Et la mécanique s’enclenche. C’est très addictif, les archives…

Jean Genet, Charles Trenet, Daniel Guérin, Guy Hocquenghem : comment avez-vous choisi ces figures du XXe siècle sur lesquelles vous braquez le projecteur ? Est-ce parce que ce sont ceux qui ont eu le plus de démêlés avec la police ?
En travaillant sur les homosexuels et la police, je me suis heurté au délai de communication de certains documents qui est de cent ans. Concrètement, je n’ai eu accès librement qu’aux affaires qui remontaient, au maximum, aux années 1920. Avec quelques dérogations, on peut aller jusqu’en 1940, mais pas au-delà. Je ne sais donc pas ce qu’il s’est passé entre les homosexuels et la police de Vichy. Mais, si l’on est un peu malin, et à force de pratiquer les fonds, on peut contourner cette interdiction avec les dossiers personnels. En effet, concernant les dossiers personnels, le délai de réserve n’est que de trente ans, et à condition que la personne soit décédée. Avec ces documents, il est permis d’aller au-delà de l’Occupation, et de raconter autrement l’histoire des homosexuels après la guerre, en s’appuyant sur les grandes figures de l’époque. Le choix s’est fait en fonction des « célébrités » du temps, de leur place dans la mémoire collective, et de la consistance des documents conservés. Le dossier de police de Jean Genet était inédit et montrait une autre facette de l’écrivain. Celui de Charles Trenet, inédit également, permettait de raconter les déboires sentimentaux du chanteur. Les dossiers de Daniel Guérin et de Guy Hocquenghem nous plongent dans « l’archéologie » des luttes homosexuelles, etc. Les personnes citées ont de jolis dossiers conservés dans les archives, cela permet de retracer leurs parcours.
Le regard policier sur l’homosexualité est étonnant : on a l’impression que tout au long de l’histoire de la préfecture de police, certains flics se sont spécialisés sur le sujet au point d’inciter les autorités à prendre des mesures draconiennes, comme s’il était possible de supprimer l’homosexualité. Force est de constater que leurs « solutions » n’ont jamais été mises en application. Les gouvernants avaient-ils selon vous conscience d’un phénomène inéradicable et qu’il valait mieux, sur le sujet, acheter la paix sociale ?
Le principe des Renseignements généraux, c’est de « renseigner », comme son nom l’indique. Donc, par principe, ils enquêtent sur tout ce qui peut intéresser ou menacer un pouvoir établi, comme les communistes, les syndicalistes, les journalistes, les malfrats, les homosexuels, tout ce qui gravite dans « les marges » et qui « dévie » de la « norme ». Donc, forcément, il y a des policiers qui s’intéressent aux homosexuels, car la société les considère comme pouvant représenter un « danger » pour la société. Leur mode de vie clandestin, leur sexualité exubérante, leur mentalité « contre-nature » en font des proies supposées faciles pour des maîtres-chanteurs, comme pour les espions. Mais si les policiers des Renseignements généraux sont bien sur le terrain, ils n’ont pas de pouvoir d’enquête, réservé à la police judiciaire. Cela n’empêchera pas les policiers des « RG » de donner leur avis, voire de faire des « recommandations » aux autorités, qui ne seront pas souvent suivies d’effet. Les demandes des « RG » entraient en contradiction avec la classe politique de l’époque qui était garante d’une certaine cohésion sociale. Prétendre « éradiquer » l’homosexualité, comme le demandaient les policiers, équivalait à nettoyer les écuries d’Augias, et personne n’avait d’Hercule sous la main. Depuis 1791, l’homosexualité n’était plus pénalisée en France et seuls les excès étaient réprimés, et cela convenait parfaitement à la classe politique. D’autant plus que certains d’entre eux « en étaient ».
Parmi vos sources majeures, vous citez deux étonnants fichiers de la préfecture de police, baptisés Pédés n° 1 et Pédés n° 2. Que racontent-ils ?
Oui, ce sont deux gros registres de police recensant les homosexuels, ou supposés tels, de la capitale de 1830 à 1852. Ce sont deux très curieux ouvrages. Ils contiennent environ deux cents noms, avec des notices très diverses et variées. Certaines font une ligne, d’autres deux pages. Il en est de même pour les informations, qui sont parfois très précises et factuelles, d’autres qui relèvent du commérage. On ignore les raisons qui ont poussé à la création de ces registres. Volonté de ficher les homosexuels ? Possible. Recenser les homosexuels « célèbres » de l’époque pour faire « pression » sur eux le cas échéant ? Possible également. Toujours est-il que leur lecture est un moment assez effarant. Le pittoresque côtoie le glauque.
Vous allez jusqu’à regretter la suppression du fichage des homos décidée par François Mitterrand lors de son arrivée au pouvoir : on perd là, selon vous, des archives qui auraient été utiles aux historiens du futur ?
C’est « l’addict » aux archives qui parle ! Comme citoyen, je ne peux que me réjouir de cette absence de fichiers, surtout concernant les mœurs. Mais il est vrai que comme chercheur, on perd un nombre important d’informations. C’est ainsi. Je souhaite bonne chance aux chercheurs des années 2090-2100 [rires].
Il existe un débat philosophique et littéraire sur le fait que la perte de la clandestinité, la fin du secret, de la répression, des discriminations, bref, la banalisation de l’homosexualité, est aussi son tombeau. Qu’en pensez-vous ?
C’est une vraie question. La dépénalisation de l’homosexualité en 1981 a forcément impacté le milieu homosexuel, qui est passé du statut de « paria » à celui de consommateur courtisé par les grandes marques. Les luttes des années 1970 n’ont plus rien à voir avec celles des années 1990-2000. L’arrivée du sida a aussi bouleversé le monde homosexuel qui ne réclame plus la dépénalisation, mais l’égalité des droits. En une décennie à peine, il y a eu concomitamment un changement de génération et un changement des revendications. Cela a été un choc assez violent pour les « anciens » qui ne se retrouvaient plus dans les luttes et les méthodes des plus jeunes. Pour répondre à votre question, quand vous êtes une « minorité », quelle qu’elle soit, dans un « ensemble majoritaire », et que vous êtes persécuté par ce dernier, vous développez des réflexes de survie, au niveau individuel comme au niveau collectif. Quand cette persécution cesse, et que vous entrez dans une forme de « norme », cette singularité s’atténue lentement, mais elle ne disparaît pas complètement, surtout quand elle a forgé durablement les mentalités. Et cela peut prendre beaucoup de temps pour évoluer. Un jour, Frédéric II de Prusse, en veine de sarcasmes, demanda à la cantonade de prouver que les miracles existaient. Un de ses conseillers répondit simplement : « Sire, les juifs ». C’est effectivement un miracle que ces derniers aient pu survivre et garder leur foi et leur singularité, sans nation pour se réfugier et après deux mille ans de persécutions. Cette anecdote, on peut l’appliquer à d’autres minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles. On est toujours le « juif » d’un autre.

Entretien réalisé par Maxime Cochard
