Au début de la semaine, on était un peu emmerdés par la chaleur, mais finalement ça allait bien. Pendant les journées, on profitait de la climatisation au travail. Le soir on transpirait salement mais on se flattait de vivre tout ça assez correctement, ou du moins de supporter la canicule avec stoïcisme. À l’aube, un petit regain de frais nous permettait de faire baisser la pression.
Non, au début, on plaisantait, on s’offrait encore des petites imprudences, un café brûlant le matin, un dîner chauffé à la casserole le soir. L’heure était au clin d’œil amusé : « On a chaud hein ! ». Je m’exhibais arrosant les fleurs du balcon à minuit. On suait, mais on se disait qu’on avait encore quelques moyens de faire un bras d’honneur à la fournaise.
Lorsqu’on a beaucoup moins ri, c’est à partir de la nuit du mardi au mercredi. La chaleur persistante a continué à s’élever. Elle a englouti le hall, la cage d’escalier, toutes les pierres de l’immeuble, tous les planchers, les carrelages, les interstices. Le balcon, pourtant revêtu d’un coloris blanc cassé, restait chaud même après une nuit entière. Toutes les surfaces, tous les recoins sont devenus inhospitaliers.
Angoissé par l’état du petit chat, atone, j’interrogeais les IA. Avec leur placidité agaçante, elles récitaient leurs conseils déconnectés : cantonnez Gustave à une pièce bien fraîche, sur une serviette mouillée, par exemple la salle d’eau. Il y avait beau temps qu’aucune pièce n’était plus fraîche et qu’au contraire même la dalle de marbre devant la cheminée cramait.
Les nuits se sont avérées presque aussi suffocantes que les journées. Impossible d’aérer. L’appartement s’est rempli d’une humidité qui tropicalisait l’atmosphère. À la brûlure de l’extérieur s’est ajouté l’asphyxie de l’intérieur. Le mercredi, enfermés pendant plusieurs heures, nous avons cherché à réduire le moindre de nos mouvements, et jusqu’à l’amplitude de nos respirations. Même dans des pièces séparées, même figés sur nos lits, pantelant, nous crevions, nous crevions de chaleur à en étouffer.
À la nuit, nous nous sommes retrouvés piégés comme des rats. Poussant l’insomnie jusqu’à trois heures du matin, nous avons compris que nous ne pourrions pas même ouvrir les fenêtres. Plus personne, dans toute la rue, ne le pouvait. Au lieu des façades percées sur la vie de nos voisins, qui jusqu’alors déambulaient à demi-nus et s’avachissaient sur leur canapé, une implacable série de volets fermés.
Les nouvelles sont devenues sinistres. Les services d’urgence pris d’assaut. Les SAMU débordés. Les morgues tournant à plein régime. Les organismes qui, au début, avaient fait contre mauvaise fortune bon cœur, lâchaient. Le nœud coulant de la canicule se resserrait impitoyablement autour des cous. Paris comme le reste de la France était assiégée par ces vents sahariens. Les corps à bout de force. Un trajet dans les rues de la capitale et c’était une succession de sirènes hurlantes de pompiers, d’ambulances. Un ami m’appelle : sa voisine de 37 ans, diabétique, n’a pas tenu. Les politiciens se sont faits solennels : la situation n’était plus sous contrôle.
Pendant ce temps, beaucoup, climatisés, inconscients ou stoïques, ont continué leur vie comme si de rien n’était. Personne n’a jugé nécessaire d’aménager les horaires de travail. On voyait des quidams attablés aux terrasses, sous un simple parasol, siroter de grandes bières. On croisait des insensées qui promenaient leur pauvre spitz nain au soleil, sur l’asphalte à 60 degrés. Et on ne comptait pas les trentenaires qui poursuivaient leur jogging, sous le cagnard, contre toutes les consignes officielles. Que pouvait-il bien se passer dans leur tête qui ruisselait, dans leur cœur qui battait à tout rompre, poussé à ses extrêmes limites ? Se sont-ils lancés un défi, se sont-ils sentis plus forts que les autres, au-dessus des lois de la physiologie ?
Sur les réseaux sociaux et dans les articles anxiogènes des journaux, on apprenait que des familles se réfugiaient dans les caves, dans les voitures climatisées ; on voyait ces gosses installés sur des matelas aux balcons. J’ai lu les témoignages de ces jeunes qui ont passé la nuit dans les jardins publics, de ces travailleurs errant sans but sur les trottoirs. Je me suis senti mal en voyant les velux ouverts dans les toitures, les couvertures de survie jetées désespérément sur leurs ardoises. Quelles vies se déroulent sous ces mansardes, quelle vie reste possible dans chacun de ces radeaux de la Méduse ?
Lorsque le vendredi, au petit matin, j’ai enfin pu ouvrir les fenêtres de l’appartement, les poignées en PVC elles-mêmes étaient brûlantes. Mais enfin, on a senti de l’air, une brise. Une clarté nouvelle. Pendant la journée, une douce euphorie s’est emparée des rues. On le savait, le supplice météorologique touchait à sa fin. Bientôt, nous aurions droit à une nuit à 23°, un luxe inouï, une bénédiction. Ailleurs en France, des gens pleuraient de joie en accueillant les pluies et les orages.
Nous, nous avons réussi. Nous avons souffert, nous avons morflé, mais nous sommes là. Il nous semble que nous revenons d’une sorte de guerre, que ces jours de la deuxième canicule de 2026 nous marqueront à jamais, et que la vie ne pourra plus être tout à fait comme avant (oh certes, j’avais pensé exactement la même chose après le confinement de 2020, bien à tort !). Combien sont partis ? Nous ne le savons pas encore. Dans les prochains jours, la saturation des services de soin s’accroîtra encore, malgré tous les plans d’urgence et d’alerte.
C’est pendant cette semaine que j’ai compris pourquoi je n’ai jamais voulu avoir d’enfant, pourquoi je n’en suis pas capable : comme j’enrageais de voir mon chat souffrir, j’aurais crevé de ne pouvoir protéger ma progéniture de cette touffeur meurtrière. Le spectacle d’une vulnérabilité sans remède me renvoie à un vertige de perte de contrôle, à un sentiment de faillite personnelle. Mettre au monde un être qui pourrait haleter et que je ne pourrais sauver ? Autant vieillir dans la solitude. Mon verre est petit mais je bois dans mon verre. Il n’y a là ni vertu ni grandeur : au contraire un lâche dégoût devant le spectacle de la douleur d’autrui.
C’est aussi vendredi que nous avons appris l’annulation de la Pride du lendemain. Mes amis et moi n’avons pas été choqués. À quoi aurait rimé de défiler sous 34 degrés, après dix jours sans sommeil, sans mouvement, sans manger autre chose que quelques tomates mozzarelle ? À quel peuple sinistre et famélique aurions-nous ressemblé ? À quelle séduction dérisoire aurions-nous voulu nous livrer, avec nos faces hagardes ?
À moins qu’au contraire, trop heureux d’avoir survécu à cet enfer, nous nous soyons jetés à corps perdu dans la fête et les amours illusoires, comme – comparaison sans doute indécente – ces jeunesses du Moyen-Orient assoiffées d’excès avant que ne s’abatte le prochain obus ? Mais alors il y aurait eu des malaises, des coups de chaud, et des pompiers à mobiliser pour nous secourir, des lits et des infirmières à trouver en catastrophe dans les hôpitaux déjà noyés.
Voilà, la canicule s’achève. Il va être temps de mener un combat pour que les gouvernements rafraîchissent les services publics et nous laissent climatiser nos lieux de vie avant qu’il ne soit trop tard. La relative normalité retrouvée permettra sans doute aux criminels qui s’y opposent de reprendre du poil de la bête, jusqu’au prochain massacre collectif.
Une chose, cependant, demeurera : l’été n’est plus. La saison des amours s’est muée en saison des horreurs. L’été et ses rivages de sable, ses mers d’azur, ses couchants profonds. Les mollets des garçons et les bras nus des filles… L’été et les soirs qui s’éternisent, le désir qui met du rouge aux joues, le farniente qu’on voulait faire durer pour toujours. Tous ces livres, tous ces poèmes qui ont chanté le soleil de l’été, qu’en reste-t-il désormais ? La joie des grandes vacances, le sel sur la peau après la baignade… Rideau. C’est fini, on nous l’a volé. L’été, désormais, c’est la peur.
