À chaque canicule, le même réflexe : nous expliquer que se priver de climatisation serait un geste citoyen. Pendant ce temps, les services d’urgence saturent et les morgues débordent. Tribune pour une grande rupture.
Les bras m’en sont tombés. Alors que le pays brûle sous la canicule la plus violente de son histoire, Yann Barthès, le présentateur de l’émission Quotidien, a prononcé avant-hier sur TF1 les mots suivants : « C’est rare de vivre un événement universel, on est tous logés à la même enseigne. Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud. Un ministre, il aura aussi chaud que vous ou que votre voisin du dessus ou du dessous. Enfin non, il y a cette catégorie de personnes qui est plus concernée que tous les autres. Il y a ceux qui vivent sous les toits. Et ils le précisent. Donc ils se sentent autorisés à parler plus fort car “J’HABITE SOUS LES TOITS !” Tout le monde s’en fout ! »
Petit moment de stupeur. Car j’habite sous les toits. N’importe quel Français, lorsqu’il monte les escaliers d’un immeuble non-climatisé, peut expérimenter ce constat basique : le hall est en général plus frais que la température extérieure, et à mesure que l’on gravit les étages, la température se réchauffe. La chaleur monte. L’air frais est toujours en bas : c’est le sens de la consigne de sécurité incendie qui invite à se mettre au sol en cas de feu. Mais foin de thermodynamique : je ne suis pas plus physicien que Yann Barthès. Sa seconde thèse selon laquelle un milliardaire vit la même canicule qu’un quidam ne nécessite pas de réfutation : n’importe quel cerveau à peu près normalement constitué a l’intuition que c’est assez faux.
D’un côté des espaces vastes, arborés, climatisés ; de l’autre des lieux de vie plus restreints, souvent mal isolés, non-climatisés. La canicule des uns n’a rien à voir avec celle des autres. Quelque chose m’a frappé durant cet épisode de chaleur épouvantable : à quel point le fait de s’installer dans un lieu climatisé faisait oublier la charge calorifère qui pèse sur ceux qui n’en bénéficient pas. Cohabitent alors dans un même monde des gens qui vivent très tranquillement et, juste à côté, des familles qui souffrent. Soit le constat symétriquement inverse de celui de Barthès. De cette grande faille a découlé une certaine forme de déconnexion chez les premiers : ils ont de la peine à saisir l’ampleur de la catastrophe que les non-climatisés ont vécu. D’un côté une vie somme toute assez normale, de l’autre des services d’urgence débordés, des SAMU saturés, des chambres mortuaires tournant à plein régime.
Nous avons ici la résurgence d’une inégalité majeure, qui touche aux conditions de vie, à la possibilité même d’aménager convenablement ou non son existence : voilà qui rappelle les écarts de castes des sociétés archaïques ou les disparités insupportables de l’Ancien régime.
La climatisation ou la mort
Puisqu’il est désormais admis que, malheureusement, cette année 2026 déjà si éprouvante, si calcinée, sera « la plus fraiche du reste de nos vies », il faut dès lors sauver sa peau. Et pour quelqu’un qui vit sous les toits, comme d’ailleurs pour tous ceux qui vivent dans des habitats qui, au bout de quelques jours d’immense chaleur, finissent immanquablement par devenir suffocants (c’est à dire… à peu près tout le monde), il y a une urgence : l’accès à la climatisation. Il n’y a pas d’alternative possible. C’est désormais la climatisation ou la mort. Mon logement sous les toits, sans climatisation, n’est pas habitable aux grandes chaleurs. Tous ceux qui voudraient m’empêcher de le climatiser me condamnent à être littéralement sans abri.
Bien sûr, il faut que l’État suscite un grand plan de climatisation des services publics, à commencer par ceux qui accueillent des personnes fragiles : maternités, écoles, EHPAD, hôpitaux… On se désole que des architectes, des porteurs de projet, des collectivités aient pu concevoir des chantiers à hauteur de millions d’euros sans y intégrer la climatisation. Mais les Français ont droit à la survie : ils doivent aussi pouvoir climatiser leur chambre à coucher. Quand les nuits réchauffent les logements à 32, 35 ou 38°, ceux qui refusent cette nécessité agissent en criminels.
D’autant que cette folie anticlim, qui fait qu’aujourd’hui nos hôpitaux sont saturés de victimes de la canicule, repose sur des idées reçues. Elles ont été martelées sur tous les tons pendant des décennies, et aujourd’hui, je le mesure à chaque instant, elles sont omniprésentes, notamment – ce n’est pas le moindre des paradoxes – chez les personnes diplômées, qui se prévalent d’un certain niveau de culture et de conscience des grands enjeux sociétaux.
Combattre les idées reçues
Ces idées reçues ont été rassemblées par Frédéric Halbran dans Les Électrons libres, et peuvent être synthétisées comme suit :
1. « La climatisation est incompatible avec la lutte contre le réchauffement. » Or, la plupart des climatiseurs français sont des pompes à chaleur réversibles qui restituent 3 à 5 kWh pour 1 consommé. Adossés à une électricité décarbonée, ils ne représentent que 0,8 % des émissions nationales, contre quinze fois plus pour le chauffage hivernal. Remplacer une chaudière fossile par une pompe à chaleur réduit les émissions de CO₂ de 95 % tout en assurant le confort été comme hiver.
2. « Le vrai problème, ce sont les gaz frigorigènes, des milliers de fois plus réchauffants que le CO₂. » Les climatiseurs contiennent un fluide réfrigérant qui, en cas de fuite, réchauffe l’atmosphère bien plus qu’un même poids de CO₂. C’est exact, mais ces gaz sont progressivement remplacés par des versions beaucoup moins nocives : l’ancien réfrigérant le plus courant réchauffait deux mille fois plus que le CO₂, son successeur actuel trois fois moins, et la réglementation européenne impose d’ici 2030 le passage au propane, dont l’effet est devenu négligeable. L’enjeu n’est donc plus technologique : il tient à l’entretien des appareils par des professionnels et au recyclage des anciens modèles, pour éviter que ces fluides ne s’échappent dans la nature.
3. « L’air chaud rejeté par les clims réchauffe la planète. » Une climatisation ne crée pas de chaleur : elle déplace les calories du logement vers l’extérieur, en n’ajoutant que la faible énergie de son moteur. Que la chaleur sorte par les fenêtres, la ventilation ou le climatiseur, elle finit dehors dans tous les cas.
4. « La climatisation crée des îlots de chaleur urbaine. » L’îlot de chaleur provient de la minéralisation des sols, du manque de végétation et de la densité du bâti, non des climatiseurs. Ceux-ci peuvent aggraver le phénomène la nuit (+0,5 à +2 °C ; jusqu’à +3,6 °C dans un scénario extrême de canicule si 100 % des bâtiments étaient pourvus). Toits réfléchissants, végétalisation et mutualisation des rejets en toiture réduisent fortement cet effet.
5. « La climatisation est un luxe de riche. » La fraîcheur est d’abord un enjeu de santé publique : les canicules tuent en priorité les personnes âgées, les malades chroniques et les habitants de logements surchauffés. Comme l’automobile ou le réfrigérateur, l’innovation commence chez les plus aisés avant de se démocratiser ; leur équipement précoce fait baisser les coûts pour tous.
6. « La climatisation est une maladaptation. » C’est l’inverse : ses effets secondaires se corrigent, son absence tue. Le troisième Plan national d’adaptation ne mentionne la climatisation que onze fois sur près de 400 pages, et toujours négativement. Santé publique France conseillait même, dans une brochure depuis modifiée, de « louer quelques jours un logement mieux isolé » – conseil inadapté à un pays confronté à des canicules sévères.
7. « Une maison bien isolée n’a pas besoin de clim. » Isolation et climatisation sont complémentaires : la première est passive (elle retarde l’entrée de la chaleur), la seconde active (elle extrait les calories accumulées). Lors d’une canicule prolongée, le bâti sature et l’isolation emprisonne la chaleur. Conditionner le droit au frais à une rénovation parfaite, lourde et coûteuse, revient à condamner la majorité des Français à attendre des décennies.
8. « Végétaliser les villes dispense de climatiser. » L’ADEME estime qu’un arbre mature équivaut à cinq climatiseurs, mais l’extrapolation est trompeuse. Un arbre ne baisse la température de l’air que de 0,8 °C en moyenne, dans un périmètre limité, et cesse de rafraîchir en cas de stress hydrique – précisément lors des canicules extrêmes. Végétaliser Paris à hauteur de 10 % exigerait 12,2 millions de m³ d’eau par jour, cinq fois la consommation en eau potable de la région.
9. « La climatisation va faire exploser le réseau électrique. » Le réseau français est dimensionné pour l’hiver, où les pointes de chauffage atteignent 50 GW. Les pics de climatisation estivaux plafonnent à 15-21 GW à l’horizon 2050, sans contrainte d’approvisionnement spécifique selon RTE. La demande de froid culmine en outre au moment de la production solaire maximale, ce qui stabilise le système.
10. « La solution, c’est la géothermie. » Séduisante car elle renvoie les calories dans le sol, elle se heurte à un mur économique. Le siège de l’ADEME à Angers a nécessité 3 km de forage et plusieurs centaines de milliers d’euros : adaptée au tertiaire neuf, elle est inapplicable aux millions de logements existants. En zone dense, les réseaux de froid collectifs sont plus réalistes.
11. « Les pays chauds s’en passent, et un ventilateur suffit. » Un climatiseur ne fait pas que refroidir : il déshumidifie l’air, déterminant pour le confort physiologique. Un ventilateur n’agit sur aucun des deux et devient dangereux au-delà de 35 °C. Les architectures traditionnelles (pisé, tours à vent) ne fonctionnent que si les nuits restent fraîches. Quant aux pays chauds, ils s’équipent massivement dès qu’ils en ont les moyens.
12. « On peut très bien supporter d’avoir chaud. » L’indice thermique universel situe le stress thermique dès 26 °C, « fort » à 32 °C et « très fort » à 38 °C, contre 9 °C seulement pour le froid. L’OIT évalue à 80 millions d’emplois équivalents temps plein les pertes de productivité dues à la chaleur dès 2030 ; Harvard mesure une baisse de 13 % des capacités cognitives en canicule, et plusieurs études associent hausse des températures et agressivité.
J’en ajoute une treizième, qui ne se trouve pas dans l’article de Frédéric Halbran :
13. « Le patrimoine doit primer : on ne défigure pas une ville historique pour y poser des climatiseurs. » Dans les centres anciens, l’installation se heurte aux règles de protection : aux abords d’un monument historique, un avis défavorable de l’Architecte des Bâtiments de France interdit les travaux, et les unités visibles en façade sont le plus souvent refusées. Ces protections avaient un sens tant qu’il s’agissait d’arbitrer entre confort et harmonie urbaine. Mais à mesure que les étés deviennent létaux, faire primer l’aspect d’une façade sur la possibilité de dormir sans suffoquer revient à protéger la pierre contre les vivants. La hiérarchie doit s’inverser – sauf à vouloir bientôt ressembler aux habitants de Pompéi, saisis dans leurs gestes quotidiens par le souffle brûlant qui les a pétrifiés. Que leur ville était belle ! Ils y ont tous cramé.
Un intense travail de pédagogie à fournir
Il y a dès lors un intense travail de pédagogie à fournir. Partout, tout le temps les mensonges anticlim sont assénés par des gens de bonne foi. Il est vrai qu’il y a quelque bénéfice narcissique à poser au vertueux qui se soucie de la planète, quand le Français moyen qui voudrait s’équiper pour protéger ses enfants, ses aînés ou tout simplement son confort de vie serait, lui, un « égoïste ».
Partout, dans les villes, dans les immeubles, sur les plateaux télé, le débat va désormais faire rage. Car les Français, pas fous et laissés sans autre solution par l’Etat, se sont rués sur les climatiseurs d’appoint, énergivores et inefficaces. Nous devons prendre le temps de réfuter les idées reçues. Chaque fois que nous en avons l’occasion, nous devons aider nos proches, nos amis, nos familles, nos voisins à s’équiper, non de climatiseurs mobiles, à gaine, mais de véritables installations qui rendent l’existence possible en cas de canicule.
Faisons circuler ces contre-arguments, expliquons sans relâche, exigeons de nos élus des investissements pour nos services publics, des aides pour équiper nos logements, du sonnant et trébuchant avant qu’il ne soit trop tard.
Et restons conscients que la climatisation, malheureusement, ne concerne que les humains : la faune, la flore, les sols, les cultures, tout ce que cette vague atroce a brûlé, cela nous avons moins de moyens de le protéger. C’est pourquoi l’adaptation, si nécessaire, au réchauffement ne peut pas se passer d’une lutte à mort contre son existence même.
Maxime Cochard
Cette tribune a également été publiée sur Commune et Medium.
