Marzieh Hamidi — Maxime Cochard

Marzieh Hamidi : « Les talibans afghans ont de nombreux complices en France »

À 19 ans, quand les talibans entrent dans Kaboul, la championne de taekwondo Marzieh Hamidi choisit de fuir et de lutter. Exilée en France, elle dénonce l’« apartheid de genre » qui règne en Afghanistan et reçoit des milliers de menaces de mort. Dans Ils n’auront pas mon silence, écrit avec Baptiste Bérard-Proust (éditions Robert Laffont), elle raconte sa trajectoire et son combat. Entretien.


Votre récit de la prise de Kaboul par les Talibans en 2021 est particulièrement fort et glaçant. On se souvient de ces images terribles de gens qui voulaient fuir et sont tombés des roues des avions auxquelles ils s’accrochaient… Quand vous avez vécu cela, vous ne vous êtes pas effondrée, vous avez choisi de lutter. Avez-vous tout de suite craint pour votre vie ?

Oui, immédiatement. Quand les talibans sont entrés dans Kaboul, tout a basculé : le bruit des tirs, les rues en panique, les femmes qui comprenaient en quelques minutes que leur avenir venait de s’éteindre. À l’aéroport, j’ai vu de mes yeux ces silhouettes qui s’accrochaient aux avions et tombaient dans le vide. Les jeunes tenter de fuir sous les coups et les balles des talibans. Ce moment vous marque pour toujours.

Je n’ai pas eu le droit de m’effondrer. À 19 ans, j’ai simplement compris que si je voulais rester vivante et libre il fallait fuir, agir vite.

Marzieh Hamidi. Photographie © Saint-Ambroise. 

Pour vous, la situation des femmes en Afghanistan s’apparente à un « apartheid de genre ». Pouvez-vous expliquer de quoi il s’agit ?

L’« apartheid de genre » désigne une politique d’oppression totale violente fondée sur le sexe : une organisation systématique de l’exclusion et de la destruction. C’est exactement ce que les talibans imposent : interdiction d’étudier, de travailler, de se soigner, de marcher seules, de pratiquer un sport, de participer à la société. Les femmes n’ont plus de droits, plus de voix, plus de place.

C’est pourquoi j’appelle les États à reconnaître cet apartheid comme crime contre l’humanité. Les talibans doivent être inquiétés et condamnés pour cela. Chaque seconde d’inaction condamne davantage les femmes afghanes.

Avec Baptiste Bérard-Proust, dans Ils n’auront pas mon silence, on a voulu raconter mon histoire, mon parcours et faire comprendre au plus grand nombre pourquoi cette reconnaissance internationale est vitale. On ne peut pas abandonner ces femmes et ces filles…

Vous décrivez ensuite vos tentatives pour quitter le pays, et comment vous réussissez enfin à vous réfugier en France. Or, vous racontez dans le livre qu’à votre arrivée la France ne vous plaît pas… Vos prises de position tranchées étaient-elles un moyen de garder la main — d’affirmer votre autonomie et votre dignité ?

Je ne sais pas si mes prises de position étaient « tranchées ». J’ai simplement dit la vérité sur ce que les talibans infligent aux femmes. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait. Oui, je les nomme pour ce qu’ils sont : des terroristes. Et ceux qui relaient leur propagande sont complices.

En arrivant en France, j’étais déracinée et complètement perdue. Parler m’a permis de garder le contrôle, de ne pas être réduite au rôle de réfugiée inactive, de ne pas subir. Depuis plus d’un an je peux compter sur mon équipe qui m’a aidée à me stabiliser et à structurer mon combat. Mais au début c’était compliqué, rien n’est mis en place pour soutenir ou accompagner ceux qui arrivent et qui fuient leur pays par nécessité. 

Comme vous continuez à vous exprimer contre le régime depuis la France, les talibans diffusent alors votre adresse et vous recevez de nombreuses menaces. Vous les saviez capables d’organiser une telle chasse à l’homme à distance ?

Je savais qu’ils étaient violents, je les ai vus en action, tuer, battre des femmes, des enfants, mais je n’imaginais pas qu’ils iraient jusque-là depuis Kaboul. Quand mon adresse a été diffusée et que les menaces se sont comptées par milliers (plus de dix mille au total), j’ai compris qu’ils pouvaient m’atteindre même ici.

Ce qui m’a interpellée c’est que des milliers de menaces (de mort et de viol) provenaient de personnes vivant en France, identifiables facilement sur les réseaux sociaux. Les talibans ont de nombreux complices et adorateurs ici. 

Leur objectif est clair : faire taire les femmes afghanes partout dans le monde.

Ils ont peur des femmes fortes, qui parlent et qui s’élèvent contre leur misogynie et leur haine, alors en femme libre je continue.

Le taekwondo a été votre planche de salut. Mais ici, nouvelle déception : vous n’êtes pas sélectionnée pour les JO de Paris 2024. Pour vous, le sport est aussi une arène politique ?

Oui, absolument. Pour moi, le sport n’a pas toujours été un acte politique mais plutôt une manière de combattre et me protéger. En Iran comme en Afghanistan, monter sur un tatami était déjà un geste de résistance.

La non-sélection pour les JO a été douloureuse. Peut-être que je dérange, peut-être que je parle trop fort. Les fédérations aiment les athlètes silencieux. 

Mais je n’ai jamais vu de combat gagné en restant silencieux et faibles.

Après toutes ces épreuves et votre refus constant de vous définir comme victime, qu’est-ce qui a changé dans votre manière de vivre et de décider au quotidien ?

Depuis l’enfance, je ne baisse jamais les bras. Je tiens ça de mes parents, mon père combattait aux côtés du commandant Ahmad Massoud et il a toujours lutté contre les talibans. 

Ma mère a toujours été forte et n’a jamais baissé la tête. Aujourd’hui, avec les épreuves et mon parcours, je décide plus vite, plus librement, sans attendre qu’on m’autorise à exister.

Je sais qui je suis et où je vais. 

Et la France, aujourd’hui : comment jugez-vous sa démocratie et ses débats ?

La France est un pays libre, une grande démocratie, et j’en mesure chaque jour la valeur. Mais je vois aussi les failles : la violence du débat public, les naïvetés, les relativismes.

Quand on échappe à deux dictatures, on comprend vite qu’une démocratie doit être protégée et que rien n’est jamais acquis. Quand je vois les menaces reçues depuis la France, je suis atterrée, on connait ces gens, on sait qu’ils sont sur le territoire et on les laisse agir, insulter, menacer, sans agir. Qu’attend la justice ? Qu’attendent les politiques ? 

Enfin, comment avez-vous procédé pour écrire ce livre à quatre mains ?

C’était un travail intense et passionnant. Je racontais, je revivais, parfois en larmes. Baptiste Bérard-Proust, qui est un pilier pour moi depuis plus d’un an, me posait les questions difficiles, cherchait la précision et le ton juste.

Il n’a pas seulement co-écrit : il a donné une forme à ma mémoire et à mes blessures. Sans la confiance qui nous lie, ce livre n’aurait pas existé. Et j’espère qu’il aura une longue vie, pour que tout le monde comprenne ce qui se passe en Iran et en Afghanistan.

Marzieh Hamidi avec Baptiste Bérard-Proust, Ils n’auront pas mon silence, Robert Laffont, 2025.

Entretien réalisé par Maxime Cochard