Noël Herpe — Maxime Cochard

Noël Herpe : « De ma folie, je cherche à faire naître une musique »

Figure décapante de la scène littéraire parisienne, Noël Herpe est acteur, performeur, réalisateur, écrivain, spécialiste reconnu du cinéma d’Eric Rohmer et aficionado du travestissement. Avec Je déménage, son dernier livre, il propose une quête immobilière et métaphysique dans Paris : un récit aussi intimiste qu’universel qui étonne et séduit. Entretien.


Quelle a été la genèse de ce livre ? Ce n’est pas parce que vous avez déménagé que vous avez eu l’idée de faire un livre, mais c’est pour faire un livre que vous avez déclenché le projet de déménagement ?

Inconsciemment, oui. Comme je le raconte au commencement du livre, la décision s’est prise en un quart de tour — et presque aussitôt, dans la foulée, celle de chroniquer cette expérience. On pourrait presque dire cette performance. Il n’y avait, en vérité, nulle urgence à changer de logement, et ma précipitation ne se justifie, après coup, que par la quête d’un nouveau sujet (dans tous les sens du terme). Il me fallait un motif romanesque, ou théâtral, pour relancer le désir de récit et réincarner mon personnage.

Théâtre, dès lors qu’il s’agissait de me projeter dans un nouveau décor, avec des partenaires (les agents immobiliers) et une mise en scène de ma vie ; roman, parce qu’il y a toujours quelque chose qui fuit, qui échappe, qui sort du cadre. Je me faufile entre ces différentes dimensions, j’essaie de trouver une place impossible. J’essaie, en même temps, de faire en sorte que l’écriture ne prenne pas le pas sur l’expérience. De ne pas visiter tel ou tel appartement, par exemple, dans la seule intention de le décrire. L’arbitraire de l’existence me tient lieu de garde-fou, et de limite.

Un déménagement c’est banal, non-romanesque, et en même temps c’est un écheveau d’aventures qui sont arrivées à chacun d’entre nous : est-ce pour ces raisons qu’on se sent immédiatement happé par votre récit ?

S’il y a du récit, du romanesque, c’est dans la mesure où il y a du mouvement. Je ne sais pas si ce mouvement implique du changement, je ne suis pas sûr d’être très différent (à la fin du livre) du Noël qui s’embarque au début dans l’aventure. Le fil que je tiens est fragile, c’est celui d’une tâtonnante réinvention de soi-même. Chaque rencontre, chaque visite m’obligent à ajuster mon logiciel. Chaque déception (et Dieu sait si elles sont nombreuses) me fait renaître de mes cendres.

Je me demande si la désillusion n’est pas le moteur même du roman. Je suis un minuscule Don Quichotte qui n’en finit pas d’échouer, de se cogner, lamentablement, aux formes agressives ou vulgaires du contemporain — et qui trouve une bizarre revanche à raconter cette déchéance. C’est pourquoi je ne me reconnais guère dans l’épithète « nostalgique » que des lecteurs pressés peuvent m’accoler : ma mélancolie est dynamique.

Depuis Journal en ruines, vous explorez une littérature de soi, intime — à côté d’essais sur le cinéma, sur Bernard Pivot ou sur les travelos. Vous dites dans le livre que vous consacrez vos matinées à l’écriture. L’écriture est-elle pour vous une continuation de la psychanalyse ?

Je ne dirais pas une continuation, mais une catharsis parallèle, sans doute, qui emprunte d’autres chemins. Peu importe que l’écriture de soi m’aide à aller mieux, ou à conscientiser quelque trait de ma personnalité : elle constitue une mise en forme. Mes obsessions, mes rites, mes phobies deviennent, pour autrui et pour moi-même, un principe de représentation, de jeu ou de plaisir. Ce qui me renvoyait à la solitude, une fois passé par le détour de l’écriture, crée du lien et peut-être du partage.

Si mon travail d’écrivain peut s’apparenter à une psychanalyse (bien que ses moyens et ses fins diffèrent sensiblement), c’est parce que je joue avec ma folie. C’est, finalement, mon unique sujet. De ma folie, je cherche à faire naître une musique.

Noël Herpe. Photographie Arthur Dreyfus

Lors de la présentation de votre livre à la Librairie Michèle Ignazi dans le Marais, vous aviez eu cette phrase : « Les agents immobiliers, c’est le discours social par excellence ». Qu’entendez-vous par là ? Vous avez écrit ce livre pour vous venger de cette profession ?

Non, j’ai plutôt de la sympathie pour eux, surtout pour ces jeunes étudiants ou comédiens qui font de leur mieux pour entrer dans le moule, sans y parvenir tout à fait. Ce que je moque, c’est au contraire le discours préfabriqué, la novlangue qui met la poussière sous le tapis. Le métier d’agent immobilier inflige à ceux qui l’exercent une perpétuelle rhétorique, qui semble les condamner à n’exister que socialement (tels le garçon de café sartrien). Je guette le moment précieux où le masque se décroche, où la convention s’évanouit, où l’humain déborde et dérape.

Dans le livre, vous écrivez : « La préface [de la Pléiade de Philip Roth] m’ennuie, parce qu’elle me renvoie à mes limites d’écrivain sans fiction : voué, à ma modeste échelle, à explorer mon quotidien en y guettant des étincelles. » Pourquoi l’absence de fiction serait-elle une limite ?

Bien que la plupart des (bons) écrivains de ma génération se vouent à  l’autofiction (je me rangerais plus volontiers du côté de l’autobiographie), il y a toujours un surmoi qui tend à privilégier le roman comme la voie royale de la littérature. Ce n’est pas ma position. Mais je suis bien obligé de constater que ni Marcel Jouhandeau, ni Paul Léautaud ne figurent dans la Pléiade.

À mes yeux, la voie royale de la littérature, c’est plutôt le journal, genre qui ne court plus les librairies. C’est pourtant une forme qui garde toute sa pertinence. Disons que je suis un diariste qui bricole des micro-fictions, comme autant de pâtés de sable ou de châteaux en Espagne. C’est ma manière tordue d’être de mon temps.

Le livre dessine aussi votre géographie personnelle, celle du Paris que vous aimez. Elle part de Saint-Ambroise et elle aboutit rue Saint-Paul. Diriez-vous que vous êtes un bobo ?

Je suis un bobo qu’énervent les bobos : un bourgeois mauriacien égaré dans la géographie de Christine Angot. Bien sûr, je fais partie de ce microcosme, avec ses apéros en terrasse et ses signes de reconnaissance. Je suis follement sensible au regard des autres, et fuis tout ce qui pourrait ressembler à un déclassement (même quand m’y invitent des amis faussement bienveillants).

Mais dans ces réflexes d’appartenance, il entre un dix-neuviémisme (je ne parle pas en termes d’arrondissement), un côté vieille France qui me tiennent à distance des nouveaux snobismes. Quand l’un de mes cadets me vante son toit-terrasse dans le quartier Crimée (« le nouveau Marais », selon lui), ma culture bourgeoise l’emporte sur mes aspects bohèmes. Rien ne m’exalte plus que de découvrir, dans le sushi où j’ai mes habitudes, l’emplacement du Bal des Ardents où un roi de France faillit brûler vif. Ces va-et-vient entre passé et présent sont mon carburant.

Vous écrivez aussi : « Je crains que personne ne me lise ou n’achète mes livres ». Est-ce une peur de disparaître ou une soif de reconnaissance ?

Les deux. Comme je viens de le dire, je suis très sensible au jugement des autres, et pas seulement en ce qui concerne le choix d’un appartement ou d’un vêtement. Être lu, être compris sont l’horizon assumé de ma pratique de l’écriture. On en revient au fantasme du théâtre, dont je parlais au début de cet entretien. Le fait d’être reconnu comme écrivain, sur une scène sociale, me guérit de la peur de n’être qu’un fantôme. Il me fait échapper, le temps de quelques articles ou mails élogieux, au sentiment de mon néant. Dieu merci, c’est suffisamment provisoire pour que je remonte mon rocher.

Noël Herpe, Je déménage, Le nouvel Attila, 2025

Un type, qui vient de quitter cette chambre du fond que je loue pour une bouchée de pain rue Saint-Ambroise, me cherche des poux sur Airbnb. Il a trouvé dans le placard un bol pas lavé, des traces de moisissure au plafond. Il exige d’être remboursé de la moitié de ce qu’il a payé. À l’appui de ses doléances, il produit des photos qui se veulent accablantes. Je fais une réponse cinglante. Je m’en donne à cœur joie dans l’allusion perfide : à ses indignations rétrospectives, aux économies de bouts de chandelle qui seraient son mobile. Je lui refile les sales notes qu’il m’a attribuées, insistant (auprès de l’émissaire d’Airbnb qui a ouvert un ticket d’incident) sur le silence sournois qu’il a gardé durant le séjour.

Seriez-vous d’accord pour dire que votre humour se niche dans les détails, les formulations perfides, les piques contre soi ?

Piques contre soi, d’abord. Il est bien rare que mon ironie ne s’exerce pas contre moi-même, fût-ce par le truchement d’une situation qui met en scène les autres. Je ne cesse d’être confronté, par autrui, aux points aveugles ou aux angles morts de mon idéalisme. C’est cette satire de l’idéal qui me réjouit, le plus souvent, chez les écrivains que j’admire.

Votre livre mêle l’autodérision à la mélancolie. L’éditeur mentionne un texte « dans la lignée de Modiano ». Quelles sont vos références, vos modèles littéraires ?

Avant d’en arriver à Modiano, il y a des auteurs comme Jules Renard, comme Cioran, qui m’ont beaucoup marqué même si je crois m’être éloigné de leur noirceur systématique. Aujourd’hui, j’irais plutôt voir du côté d’Henry James, dont me réjouit (dans Les Bostoniennes, notamment) la dérision en sourdine des discours et des postures.

J’ai rendez-vous avec ma psy, l’un des repères stables de ces journées dont l’emploi du temps ne tient qu’à moi. Je suis un homme libre en quête de limites, qui rendraient ma liberté moins angoissante. À cette femme qui sourit, dans son éternel fauteuil, je parle de mes frustrations d’auteur, de ma déception de n’être pas plus visible. Peut-être qu’en décrivant mes recherches d’appartement, j’arriverai à partager une expérience commune à tous. C’est toujours le même questionnement : comment trouver ma place dans le monde ? C’est la question même, répond-elle, de la recherche d’appartement.

N’est-ce pas là le fin mot de Je déménage ?

Oui. Au delà des menues vanités d’auteur, l’illusion (nécessaire) de se définir en tant que sujet. J’ai la faiblesse de croire que cette utopie ne concerne pas que ma petite personne.

Si vous deviez résumer Je déménage en une seule image, un seul plan (puisque vous êtes aussi homme de cinéma), laquelle serait-ce ?

Un homme qui marche, et dont le regard se confond avec celui de la caméra.

Noël Herpe, Je déménage, Le Nouvel Attila, 2025.

Propos recueillis par Maxime Cochard

Photographie Arthur Dreyfus

Cet entretien a originairement été publié dans Commune.